Femmes de lettres
La lettre a une place particulière dans l'histoire de la littérature occidentale, dans la mesure où elle a pu constituer pour les femmes une entrée dans l'écriture littéraire. Elles ont su détourner ce genre initialement domestique, jusqu'à trouver un mode d'expression dans le roman.
Dans leur ouvrage Les Femmes qui écrivent vivent dangereusement, éditions Flammarion, 2007), Laure Adler et Stefan Bollmann font référence à ce cheminement créatif, peut-être guidé par une sensibilité particulière à ce qui relève de l'intime et de la psychologie.
La correspondance entre des femmes, artistes ou non, et des artistes masculins ou des proches, nous apporte de précieux éléments sur notre culture et notre histoire.
Partons à la découverte de femmes qui ont donné à la lettre une place de porteuse de témoignages et de messager du cœur.
Lettre à MD
Ç’aurait été une lettre. Ce sont des mots en bouquets de fleurs séchées, comme dans vos lieux d’écriture. Écrire… Écrire à Marguerite Duras née Donnadieu, en Cochinchine dans un pays d’eaux… impossible… Enfant vous ne saviez pas encore que les ruptures de barrages auront le dernier mot sur les rizières… Forcement impossible vous écrire. Pas d’espoir, aucun. Sait-on ce que c’est qu’écrire ? A quel âge décide-t-on de faire de l’écriture son métier ? Vous écrivez vrai. Vous mentez en même temps. Et tout devient réalité vécue. Pour qui, sur qui, écrivez-vous ? Sur vous ? Pour vous seule ? Écrire à qui ? Anne-Marie Stretter, Lola Valérie Stein, Aurélia Steiner Véra Baxter. Nathalie Granger. Ecrire où ? Calcutta, Neauphle-le-Château, 5 rue Saint-Benoît, au Siam, Vancouver, aux Roches Noires? Rue Saint Benoît : l’appartement la ruche bourdonnante de passage, ou mari amants amis cohabitent. Neauphle : la maison de l’écrivain, l’étang les plantes les humidités du parc, les chats. Trouville : Retour à la mer ou à l’Atlantique. Toutes ces femmes, tous ces lieux, ces personnages ces décors, est-ce toujours vous, est-ce toujours la même passion, le même désir ? Robert Antelme, le mari –futur déporté- squelette à son retour de Dachau-. Dionys Mascolo, l’amant père de votre fils Jean, Gérard Jarlot l’amant. Yann Lemée –que vous baptiserez d’un autre patronyme- seize ans de relations tumultueuses tous les deux, de va et viens… Votre mort le 3 mars 1996 signera votre séparation. Vous avez 81 ans. Il a 44 ans. Toute votre vie l’amour physique vous chavire le corps. L’amour. Le sexe. Le plaisir féminin. L’alcool. Complètement.
1942. La douleur absolue illimitée. Pour quelques poignées de secondes, de votre ventre, vient un petit homme. Les bonnes sœurs vous interdisent la vision du corps. Votre jeune frère meurt à Saigon, ce petit frère adoré hantera certaines de vos pages. Comment l’avez-vous aimé ?
Les années militantes. Résistante –Morland Edgar Morin- Communiste Antistalinienne Anticolonialiste, Signataire du manifeste des 121 (guerre d’Algérie), à cette époque, la gourmande – et bonne cuisinière que vous êtes-, goûte au journalisme. Première cure de désintoxication 1963. Le paquet de Gitanes toujours prêt. Proche du MLF, vous faites partie des 343 Françaises qui signent le manifeste rédigé par Simone De Beauvoir (J’ai eu recours à l’avortement, 1971)… Pour cacher votre corps, vous trouvez votre uniforme col roulé-gilet sans manche-jupe droite aux genoux-grosses lunettes. Douze ans plus tard, jamais saoule, toujours dans l’ivresse, vous écrivez, non, vous lui dictez, dans les vapeurs de mauvais alcools. Vous semblez régler des comptes avec lui, Yann Andréa, et l’homosexualité. Votre corps est dévasté. Votre visage n’en est plus. Hôpital. Coma. Votre amour impossible vous décrit. Il écrit MD (1984). Un jour… plus tard, un foulard cachera les traces de la trachéotomie… Survivre dites-vous.
Au bout de vos lignes et de vos images, en mémoire, les voix caressantes de Delphine Seyrig Emmanuèle Riva Jeanne Moreau, Michaël Lonsdale Jean-Paul Belmondo Gérard Depardieu Sami Frey, Madeleine Renaud Dominique Blanc Bulle Ogier. Soudain, noires ou blanches, les notes de Carlos d’Alésio. Sublime.
Fin d’une après-midi, la véranda est déserte, remplie des amours à mort, toujours. À travers les vitres cassées, je regarde les petits chevaux diaphanes s’estomper le bruit des palétuviers, le vent du navire les emporte, il emporte tout, dans les branches des arbres, le long de la Seine ou du Gange. C’est pareil…
« Yann je suis encore là. Il faut que je parte. Je ne sais plus où me mettre. Je crois que c’est terminé. Que ma vie c’est fini. Je ne suis plus rien. Je suis devenue complètement effrayante. Je ne tiens plus ensemble. Viens vite. Je n’ai plus de bouche, plus de visage ». Dernières lignes de Marguerite Duras, fin de C’est tout (1995). Pour, moi, reste de vous, Madame, la passion, l’écriture, la vie !
Fleur de Lotus juin 2015
Ce collector de timbres à été réalisé pour l’exposition « Calamity Jane, mémoires de l’Ouest » présentée à l’Adresse Musée de La Poste, Paris, de novembre 2010 à mars 2011.
Calamity Jane
Lettres à sa fille
… Si, bien sûr, tu connais la mère de son vrai nom Martha Canary. Tu as croisé l’aventurière, habillée en homme en femme, fumant, seule dans l’Ouest, galopant sur Satan, son cheval noir, tacheté de blanc. Ses cheveux longs blond roux dépassaient de son stetson et flottaient aux vents des grands espaces, comme dans un vrai western. Mais là, pas de trait d’harmonica. Pas de maquillage pour la cowgirl. Que la poussière collée à sa peau de femme blanche, une des premières à pénétrer en territoire indien. Elle traîne sa « mauvaise réputation », les rumeurs, tout au long de son itinérance. Nomade, forcement c’est une « roulure sans moralité ». Elle enchaîne les boulots, mène le bétail. Elle est éclaireuse pour l’armée, monteuse et actrice de spectacle sur la conquête de l’Ouest, saute d’état en état.
À sa ceinture, tu as remarqué quelques pistolets, et en prêtant attention, une sorte d’encrier un porte-plume, un album. Quand elle ne maniait pas les armes ou les goulots de bouteilles, elle écrivait, éclairée par les flammes des feux de camps qui la réchauffaient, et faisaient briller la robe de son cheval. À la fin du 19ième siècle, les douleurs dans les bras et les mains rendront son écriture difficile. Elle écrit sur les généraux Custer et Crook, Buffalo Bill, les Sioux, les Cheyennes, les massacres. Tout cela est secondaire. Ce n’est pas le sujet de sa correspondance.
Le mari, le père de la fille, s’appelle James Butler Hickok. Il quitte sa femme quelque temps après la naissance de l’enfant. Il aura juste le temps de surnommer Martha, « Calamity Jane », et de se faire tuer deux ans plus tard dans un saloon. Ont-ils eu une aventure ensemble ? Est-il le père de l’enfant ? La mère, en 1876 confie l’enfant à un couple d’aristocrates, les O’Neil.
La fille : Sa mère l’appelle : Ma Janey chérie, Ma chérie, Chère Janey, Janey chérie, Janey, Très chère Janey. La fille se présente en 1949, comme étant Jean Hickok McCormick fille de Calamity Jane et fille adoptive de James 0’Neil. (Préface à la première édition des Lettres).
Martha Canary est une mère meurtrie, couverte de honte d’avoir abandonné son enfant. Elle se sent capable de faire la route à genoux pour être près de sa fille, et demande à Dieu d’effacer sa faute. Elle prie pour revoir sa fille au moins une fois. Elle se sent vieillir malgré sa jeunesse. Au bout de la course. Sur la mauvaise pente. Coupable, elle demande pardon à sa fille pour toutes les fautes et le mal qu’elle lui a faits.
Deadwood Dakota
25 septembre 1877
Ma chérie,
Ceci n’est pas censé être un journal, il se peut qu’il ne te parvienne jamais, mais j’aime à penser à toi en train de le lire… C’est ton anniversaire et tu as quatre ans aujourd’hui… Ce matin je suis allée sur la tombe de ton père… »
Deadwood
Avril 1902
… Tout espoir est mort pour toujours Jane. Qu’ai-je jamais fait, sinon commettre bévue après bévue… Dans deux mois je serai aveugle. Oh, comme je voudrais avoir à revivre ma vie… .Je hais la pauvreté et la saleté, et ici je devrai y vivre mes derniers jours. Ne me plains pas, Janey.…
Deux mois plus tard
…Il y a quelque chose que je devrais te confesser, mais je ne peux tout simplement pas. Je l’emporterai dans ma tombe : pardonne-moi et songe que j’étais solitaire.
Ta mère Jane Hickok Burke. »
Née vers 1852, elle meurt d’une pneumonie le 1er août 1903.
P.S. Ces lettres s’étalent sur 25 ans. Elles n’ont jamais été envoyées. Fiction ou réalité ? Écrites ou dictées ? Comment sont-elles réapparues à la radio le 8 mai 1941, jour de la fête des mères ? Pour le savoir, lis ce petit livre qui tient dans une poche. L’édition de 2007 éditée par Payot et Rivages, et ressortie en avril 2012, a été revue et augmentée.
Fleur de Lotus, le 16 avril 2013
JE SUIS / TU ES / CALAMITY JANE,
spectacle écrit par Nadia Xerri-L.,
d'après Lettres à sa fille de Calamity Jane
Ce vendredi 19 avril 2013, au "Théâtre l'Aire Libre" à Bruz, dans l'agglomération rennaise, s'est joué ce spectacle, dans le cadre du "Festival Mythos" qui depuis dix-sept ans fait entrer en scène les arts de la parole.
On connaît les road-movies. Voici le road-play : une voiture, phares allumés sur une scène plongée dans la pénombre, et une jeune fille prise en stop par une femme plus âgée. Calamity Jane et sa fille ? Etre ou ne pas être, telle n'est peut-être pas vraiment la question.
Au-delà de la confrontation entre la vérité et le mensonge, si difficiles à reconnaître, si mouvants, et des jeux d'identification et de transmission, se cachent les tourments de la quête de reconnaissance, et de raison de vivre.
Quand l'image idéalisée est confrontée à la réalité abrupte, quand l'histoire romancée devient au fil des ans recherche de tranquillité et de conformité, quand l'expérience donne toute sa place à la nouveauté, la jeune personne peut se lancer à la conquête de sa propre route.
Incarnées par Vanille Fiaux et Clara Pirali, les deux femmes nous entraînent sur le chemin de la confiance en soi et en l'autre, de la soif d'existence... Un spectacle dont les bienfaits sont amplifiés par le côté intimiste. Le travail de l'ensemble des personnes qui ont construit cette adaptation des lettres de Calamity Jane à sa fille a bien mérité les trois rappels du public.
Volubilise, 20 avril 2013
Rosa la Rose, Rosa la Rouge
Rozalia Luksemburg naît en Pologne en 1871. À dix ans, à Varsovie, elle est victime de l’antisémitisme… Ses activités militantes au sein du parti révolutionnaire socialiste l’obligent à quitter ce pays (l’empire russe). En Suisse (dès 1889), elle termine ses études d’économie politique, et s’installe en Allemagne. Elle soutient la révolution russe de 1905, et regagne clandestinement la Pologne.
Arrêtée et libérée elle retourne en Allemagne, et écrit plusieurs ouvrages contre le révisionnisme. Elle défend la spontanéité et l’initiative du prolétariat contre les ordres de la direction du parti. Elle est professeur d’économie politique, travaille sur l’accumulation du capital, et théorise le stade ultime du capitalisme : l’impérialisme. Elle fonde avec Clara Zetkin - militante marxiste, féministe, qui en 1910 propose une journée internationale de la femme le 8 mars, et qui par la suite s’opposera à Lénine et à Staline - et avec Karl Liebknecht la ligue Spartakus, sur des positions révolutionnaires, internationalistes, antimilitaristes, refusant que les prolétariats allemand et français s’entretuent. Elle est emprisonnée de 1916 à 1918, période où elle continue ses travaux théoriques sur les œuvres de K. Marx. La révolution de novembre 1918 lui ouvre les portes de la prison. Elle fonde et dirige le journal Die Rote Fahne, le Drapeau Rouge.
Rosa Luksemburg est très active pendant l’insurrection spartakiste. Quinze jours après la fondation du Parti Communiste Allemand, la répression s’abat sur le mouvement. Le 14 janvier 1919 son dernier article paraît, intitulé « L’ordre règne à Berlin ». Le lendemain, elle est arrêtée, tabassée à coup de crosse de fusil, puis, tout de suite, tout près de son domicile clandestin, assassinée, dans le véhicule qui la mène en détention. Elle a 47 ans. Son corps est jeté dans un canal.
Pendant ses années de prison elle tint une correspondance avec Sophie Liebknecht, épouse du militant Karl Liebknecht. Lui aussi, ce même 15 janvier, est arrêté, assassiné à Berlin. Il est l’auteur de la phrase devenue célèbre « La jeunesse est la flamme de la révolution prolétarienne dont le prolétariat est le creuset ». Le 25 janvier 1919, « le cercueil vide de Rosa Luksemburg est enterré en même temps que le cadavre de Liebknecht et de trente autres victimes de la répression ».
Que s’attend-on à voir dans des lettres écrites en milieu carcéral ? Le lieu où j’ai lu ces vingt-deux lettres, écrites entre le 7 juillet 1916 et le 18 octobre 1918, a-t-il une influence sur la perception que j’en ai ? Moi en-dehors des murs, assis face au soleil sur un banc, les pieds dans l’herbe, les oreilles peines du gazouillis des oiseaux revenus pour le nouveau sacre du Printemps. Et elle de son intérieur, que dit-elle ? Elle s’évade dans les bruits, les couleurs, les silences, les reliefs et les formes de la nature qu’elle perçoit, qui remontent à la surface de sa mémoire avec les souvenirs, ou qu’elle invente peut-être…
Tout se construit comme un patchwork mêlant passé présent avenir la Révolution… le contour des montagnes, les oliviers les lauriers, un ruisseau qui se glisse, le rose d’un nuage insouciant poussé par le vent, ou le même d’une blancheur laiteuse, le gris d’un roc, le chant du rossignol le cri du torcol les fourmis dévorant le scarabée, les merles les premières étoiles là-haut, les fleurs qui prennent des couleurs, la mésange charbonnière ou bleue, le coucou, les alouettes huppées, les chatons argentés du peuplier qui volent, le gris du ciel le pourpre des éclairs la pluie qui ruisselle sur les feuilles, l’herbe qui se fait une place entre les pavés du chemin de promenade, l’envie de chanter l’Ave Maria de Gounod, la rêverie solitaire, les parfums floraux, la découpe des pétales, les changements de lumière sur les choses sur la vie. De son réduit elle lance des fils vers tout ce qui vit.
Et puis sans crier gare, la femme la botaniste la zoologue - elle lisait des manuels et aussi Anatole France, Pierre Loti, Oscar Wilde Bernard Shaw - la poétesse redevient prisonnière… comme une bête en cage grève de la faim dimanche jour sinistre souffrances indicibles désarroi désespoir attente des transferts dégradation des prisonniers…
… « je cherche une raison à cette joie, je n’en trouve pas et ne puis m’empêcher de sourire à moi-même. Je crois que la vie elle-même est l’unique secret, car l’obscurité profonde est belle et douce comme du velours, quand on sait l’observer. Et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre. À ces moments-là je pense à vous ; j’aimerais tant vous envoyer cette clef magique qui vous donnerait accès à la beauté… qui vous permettrait de vivre vous aussi dans un enchantement, comme si vous vous promeniez dans une prairie aux riches couleurs… je vous souhaite toutes les joies réelles tangibles et pouvoir vous communiquer un peu de mon inépuisable bonheur… ainsi vous traverseriez la vie sous un manteau brodé d’étoiles qui vous protégerait contre la banalité et contre l’angoisse »….
… Écrivez- moi vite. Je vous embrasse Sonitschka.
Votre Rosa
Breslau mi-septembre 1917
Ce texte n’aurait pas pu voir le jour sans la lecture de ce petit bijou ciselé par Rosa Luksemburg, et publié par Berg International Editeurs (août 2012). Merci à cette maison pour nous avoir autorisé à déposer sur ce blog quelques lignes de ma main de Rosa la rouge.
www.berg-international.fr
Fleur de Lotus, 13 février 2013
CONSUELO DE SAINT-EXUPÉRY : ENVOLS D'AMOUR
Il y a presque 82 ans jour pour jour, en avril 1931, se mariaient Consuelo Suncin Sandoval et Antoine de Saint-Exupéry.
Née le 16 avril 1901 au Salvador, Consuelo fut une artiste peintre, sculpteur, auteure, proche des Surréalistes. Elle est la rose pour laquelle Saint-Ex a écrit Le Petit Prince.
Entre les deux artistes, correspondance et création littéraire sont présentes dès le début de leur histoire d'amour. Consuelo confiera même ses pensées dans des lettres jamais envoyées, même après la disparition de l'aviateur (Lettres du dimanche, éditions Plon, 2001).
Vous pouvez faire plus ample connaissance avec cette créatrice grâce au site internet de la "Succession Consuelo de Saint-Exupéry", dont voici le lien :
Et pour St-Ex, n'hésitez pas à faire un tour dans la rubrique Talpostart "Les Lettres ont des ailes" (cliquez sur la vignette timbre-portrait de Saint-Exupéry).
- Illustration : enveloppe d'art postal représentant le portrait de Consuelo de Saint-Exupéry, avec un timbre de Titouan Lamazou (Francine-Rwanda, série "Femmes du monde").
Anny DUPEREY, Je vous écris...
Lorsque le livre paraît...
Actrice dont la carrière ne se limite pas au petit écran, mais couvre le grand et la scène, Anny Duperey dépasse son rôle d'épouse et mère dynamique et optimiste dans des séries télévisées qui l'ont rendue populaire auprès du grand public. S'adonnant depuis longtemps à l'écriture, elle a obtenu une véritable reconnaissance de la part de nombreux lecteurs et du monde du livre.
En 1993, Anny Duperey a publié Je vous écris..., récit d'un après-édition : que s'est-il passé après la publication de son livre autobiographique Le Voile noir, dans lequel elle racontait le décès de ses parents et le sentiment de culpabilité qu'il a créé durablement chez elle ? Le récit qu'elle fait de cette mise à nu, aux yeux d'un public loin de soupçonner le drame derrière l'apparence d'une actrice sûre d'elle et positive, est une véritable mise-en-abyme du travail d'écriture autant qu'un témoignage sur le travail sur soi.
Lorsque tout auteur publie l'une de ses créations, il remet au lecteur une part de lui-même. Il laisse filer son œuvre vers il ne sait quelles lectures. Il tisse son histoire, la tient par un fil, lâche prise, et elle s'envole pour être reçue par d'autres mains. Il ne sait rien de ce que va devenir son ouvrage, rien des mains qui vont en tourner les pages, rien des yeux qui vont en parcourir les lignes ou les images, rien de ce qui se cache derrière ces regards, rien des mouvements des âmes et des battements des cœurs après réception de cet envoi.
L'écrivain ne sait comment le lecteur réagit à ce moment de découverte que s''il prend à ce dernier l'envie d'écrire à l'auteur, comme si celui-ci avait exprimé quelque chose de partagé par tant d'autres, comme s'il parlait pour tous les autres qui n'ont pas accès à cet outil d'expression qu'est la création artistique.
Anny Duperey montre la présence des lecteurs dans ce cheminement : à travers la lettre. Témoignages, conseils, encouragements... De la personne âgée dont le ton est presque maternel au prêtre désemparé par l'écart entre son propre discours et la brutalité implacable de l'existence, en passant par la personne sans enfants, des lecteurs qui ont des situations, des histoires, et des âges différents ont su écrire à quel point ils pouvaient se sentir proches de l'artiste.
Alors, dans le corps du livre, la lettre parvient à influer sur l'auteur et à s'inscrire dans le récit. Dès l'introduction, Anny Duperey s'adresse aux lecteurs qui lui ont écrit, pour les remercier, pour leur expliquer à quel point leurs lettres l'ont marquée, allant jusqu'à lui prouver qu'elle n'était pas coupable, pour des motifs très scientifiques, de façon très déconcertante. Cette correspondance lui a ainsi apporté une vérité à laquelle elle n'avait pas pensé.
Émouvantes, porteuses d'expériences, offertes sans même attendre une réponse, de pages encadrées qui accompagnent le récit, les lettres en deviennent une part, jusqu'à le terminer.
Tout ceci avec une écriture de qualité, une sensibilité à fleur de mots, et par moments une distanciation humoristique : Anny Duperey trouve l'équilibre entre le rire et l'émotion, qui permet au lecteur de cheminer avec elle.
Volubilise, le 27 avril 2013
Anny DUPEREY, Je vous écris..., collection Points, Editions du Seuil,1995 [1993).
Albertine Sarrazin
Lettres à Julien
1958-1960
Jean-Jacques Pauvert Éditeur 1971
543 pages.
X Damien est née à Alger en septembre 1937, de parents inconnus. Le jour de la sainte Albertine elle est déposée à l’Assistance Publique. Vingt mois plus tard elle est adoptée par un médecin-colonel, strict. Elle devient Anne-Marie R. Retour en France, Aix-en-Provence. Garçon manqué, très indépendante, elle dessine, fait de la musique, ne tient pas en place, écrit tout le temps, partout, elle remplit des cahiers de poèmes de récits de journal. C’en est trop pour le père adoptif. Lui comprend révolte, indiscipline, et obtient « la correction paternelle ». Anne-Marie a 15 ans. Elle est placée au Bon Pasteur de Marseille. Là, les autres filles l’appellent Anick.
Elle passe la première partie du bac, et s’évade le 11 juillet 1953. Trois mois, ivre, de liberté à Paris, de risques, de transgressions, de tous les dangers. Seize ans, la fleur de l’âge. Le 1er novembre avec une amie du Bon Pasteur, elles attaquent une boutique. Un coup de feu part. La dame est blessée. Après deux ans de préventive, la jeune fille est condamnée par les Assisses des Mineurs de Paris à sept ans de prison. Ses parents adoptifs demandent la révocation de l’adoption. À la « prison école » de Doullens dans la Somme, elle lit. Elle écrit. Elle prépare propédeutique.
La nuit du Vendredi Saint, le 19 avril 1957, elle est en haut du mur d’enceinte. Un saut dans le noir, et dix mètres plus bas... l’astragale est fracturée. Sur la route, ce vendredi sans lune, jour « d’oral et d’orage » (elle vient de passer l’oral du bac), elle se traîne douloureusement. Un homme, le hasard dans la nuit froide, est là, sous les arbres. Dans l’obscurité qui les cerne, quels sont leurs premiers mots ? De lui ? D’elle ? Oui, complice, forcement complice. Pour la vie. Quel geste-mouvement ? Quelle caresse intime, profonde ? Elle, elle va devenir Albertine Sarrazin. Lui, c’est Julien. Né en 1924, une enfance malheureuse la faim pendant la guerre les vols la prison l’évasion, le cachot pour 17 mois, libéré en 1953.
Eux deux ne se quitteront plus, avec des séjours en prison, ensemble, mais séparés ou à tour de rôle. Ils s’écrivent de la cellule ou du dehors. Les amants éloignés se marient le 7 février 1959, elle toujours en prison. Ils attendront le 5 octobre 1960 pour vivre le premier jour de liberté à deux, depuis leur mariage.
L’écriture sera sa vie. Albertine Sarrazin vit son écriture. Elle écrit naturellement sa vie, sans rature ni regret. Ces échanges épistolaires avec Julien sont leur couche commune, la main tendue tenue hors les murs, une preuve d’amour. Ils sont le temps carcéral. Certaines lettres se croisent. L’une parfois répond à plusieurs.
Quel est le premier lecteur de leurs lettres ? Un agent de l’Administration pénitentiaire, qui d’un coup sec de cachet donne l’autorisation, ou pas.
Elle écrit L’Astragale et La Cavale, publiés en 1965. La Traversière 1966. Succès public immédiat. Les deux premiers seront adaptés au cinéma, avec Marlène Jobert et Juliet Berto.
Les années de vie errante, tous les excès, la prison, lui ont rendu une santé fragile. L’opération d’un rein, l’anesthésie mal dosée non contrôlée la tuent, dans une clinique de Montpellier. Julien fera condamner l’équipe chirurgicale Elle n’a pas 30 ans ce 10 juillet 1967.
« Soissons le 12/7/59
Mon grand chéri,
… j’ai eu la main heureuse cette semaine à la bibliothèque : Le Songe de Montherlant, dés six heures ce matin le nez dedans… je dis le nez, car je deviens de plus en plus miraud, à la sortie il faudra me payer des cours de gym oculaire sinon ce sera Braille. Vivement être désembastillés. Ces 14 juillet manque de panache. Quand je pense qu’il y a six ans tomorrow je débarquais de mon couvent à barreaux pour conquérir Paris à la force de ma brosse à dents (c’était le seul objet que je possédasse)… Petit mari que la semaine te soit courte, envoie à mamma (mère de Julien) de gros baisers, et reçois-en pour toi de très très tendres, trop chaud pour caresses…
Anick
De Julien
Pontoise, mercredi 19 août 1959
…Merci mille fois mon amour pour ma re-naissance. Qui pourrait croire à la vérité de tout cela ? J’aurai toujours désormais tellement besoin de toi sais-tu ! Je t’embrasse mon loup, si fort !! …Tout particulièrement en pensant à ce premier baiser, il faisait si froid, sous ces arbres noirs… !! (Ils n’y sont plus… c’est un sacrilège !) Ceci est gravé à jamais nous le savons bien… (Julien parle des arbres de la route où il accueillit Albertine).
Jeudi 7/1/60
… Oui, je voulais te dire, moi, dire et pas écrire, lettre =ruminations inutiles de part et d’autre. Ma plume figure à mon blason… Voyons, chu, tu ne peux être que d’accord. Moi aussi, je pourrais tout savoir. Mais s’il nous plaît, à nous, de ne pas éprouver ce pouvoir ? Gardons toutes nos énergies pour les avenirs et aujourd’hui laissons-nous l’un l’autre aimer…. Et reçois de ta grenouille mille tendres caresses et pensées incessantes. À toi mon amour, PLV
Anick
Soissons, le 31/1/60
Mon cher petit homme,
… Je n’ai plus besoin d’être rassurée, je sais ce que je vaux : tu es le seul pour qui je vaille quelque chose !! Alors, garde la clef, et que les autres s’en aillent. Je veux l’anonymat et le secret repos… fais moi confiance, cher… quand je dis je t’aime, crois le, toujours, ne crois rien que cela… Mille tendres baisers, mon grand.
Ta grenouille Anick
Soissons le 17/7/60
… Mon petit homme, je serre, je serre… toi, dans mes bras, avec toute la vigueur… que je m’y ménage soigneusement, je t’assure. Bon appétit, à propos lis la biographie de Mallarmé et de Verlaine… À toi, mon amour, mes tendres et innombrables baisers.
Ta petite femme qui t’aime Anick
Dimanche 14 août 1960
Mon amour,
… Incroyable que toi jamais vu figues! Étant môme, je passais mes journées juchée dans les arbres, orangers, citronniers, le figuier était défendu (ça casse) et pourtant, il y en avait un, dans le jardin, tellement énorme qu’on avait pu accrocher ma balançoire. Les branches sont laiteuses, un lait qui donne des bobos, hélas, mais lorsque les fruits dégouttent d’une espèce de caramel, ça vaut le risque... mais sais-tu (mais oui, tu le sais) que je, par contre n’ai vu la marée qu’avec toi ? C’est moi la plus redevable, en matière de panorama…. Mon amour…. Couvre-toi bien surtout, et reçois en guise de tea les larmes de mes rires et une averse de bibis
Tenderly yours Anick »
Fleur de Lotus le 23 mai 2013
Spectres, mes compagnons
Lettre à Louis Jouvet
De Charlotte Delbo
Berg International Editeurs mai 2013
61 pages
Charlotte Delbo (1913-1985)
1937, elle est assistante de Louis Jouvet directeur du théâtre de l’Athénée. 1940, la troupe s’installe en Suisse puis en Amérique du Sud.
1941, elle décide de rentrer en France et retrouve son mari dans la clandestinité. Elle milite dans le réseau Politzer, proche de L. Aragon, le réseau a en charge la publication de La Pensée libre (les Lettres françaises). Ils sont arrêtés le 2 mars 1942.
Le 23 mai 1942 au matin, elle dit au revoir à son mari, Georges Dudach, qui sera fusillé quelques heures plus tard, au Mont Valérien. Il a 28 ans.
Le 24 janvier 1943 elle est déportée à Auschwitz-Birkenau. Matricule sur le bras, 31661. Puis Ravensbrück.
1945, elle essaye de retravailler pour Louis Jouvet. Trop fatiguée, elle part en maison de repos un an, puis rejoint l’ONU.
1960, elle retrouve et devient l’assistante du sociologue Henri Lefebvre qui sera professeur en 1968 à Nanterre…
Toujours militante, elle écrit sans discontinuité, entre autres : « Auschwitz et après » Edts de Minuit (1665). Elle milite contre la torture pendant la guerre d’Algérie, et aide le réseau des « porteurs de valise » Henri Jeanson. Elle meurt d’un cancer le 1er mars 1985.
« Cher Louis Jouvet » Ces mots débutent le récit d’un voyage en train de Charlotte Delbo. Elle convoque des personnages de roman ou de théâtre. Eurydice, Julien Sorel, Sim Tappentit (Dickens), Elvire, madame de Rénal, Goriot, Hamlet, Swann, Emma Bovary, Oreste, Electre… L’auteur analyse en les opposant les personnages de roman et ceux du théâtre. Le personnage créé par l’écrivain est-il le même que celui donné par l’acteur ? De ces spectres, ou des femmes qui l’accompagnent sur le plancher dans le trajet, qui sont les plus réels ? Au départ, Dom Juan, n’est pas là, pourtant ces femmes pas encore marquées, avec quelques brins de paille, dans leur chevelure aux derniers reflets, auraient pu être attirées. Dom Juan n’a pas peur de l’enfer. « Est-ce avoir peur qu’être en face de la mort et ne pas s’en soucier parce que la vie est plus terrifiante que la mort ».
Avant le périple, il y a eu l’enfermement le secret le silence, tous peuplés d’ombres. Est-ce cela la peur ? Fabrice del Dongo est venu la voir, ou est-ce l’écrivain(e) qui l’a appelé ? Pour elle, le personnage est une existence dans la cellule. Ondine et Hans - qui va bientôt mourir- (Giraudoux) sont là eux aussi, et G. meurt assassiné, il n’avait pas trahi, lui. Il a fallu dire adieu à G. Faire place à l’oubli, murer le passé. Le train roule encore et encore vers l’Est, vers le froid, vers le désert ; l’éloignement la solitude. Alceste ne redoute ni l’un ni l’autre. Le personnage l’accompagne. « Le seul désert peut-être, celui où les hommes perdent jusqu’à leur qualité humaine. ». Le train s’est arrêté dans la gare glaciale. Seul des personnages, Alceste est là, et converse :
« - Depuis trop longtemps je veux fuir, depuis trop longtemps j’hésite. Chaque fois Célimène me retient (…) J’ai enfin conquis ma liberté.
- Ta liberté en venant ici, Pourquoi avoir choisi le plus meurtrier des déserts ?
- Parce qu’il est le vrai désert, celui où sont abolies définitivement les passions humaines. Ici, l’homme dépouille l’humain. Ici, l’homme cesse d’être lui-même, cesse d’être, tout court.
- Ô ! Alceste ! Tu sais toutes ces choses sur le lieu où nous allons et tu y viens cependant ? »
Les hurlements des chiens. Les ordres aboyés. Elles sont toutes dans la nuit sur le quai. Alceste disparaît. Il retourne vers la société. Dans le brouillard d’un marais, on aperçoit les silhouettes d’Electre, d’Antigone et de Dom Juan qui parie contre l’enfer, c’est donc que de l’enfer l’on remonte ? Il faut tenter le pari intenable. Ondine au fond des eaux sera oubliée.
Retour en avion. « J’étais avec mes camarades, les survivantes de mes camarades ». À l’arrivée… elles disparaissent deviennent « spectres ». Quand on en revient, qui est-on ? Il faut avoir l’envie de réapprendre. De quoi veut-on se rappeler ? Retrouver l’utilité. Faire qu’Alceste revienne…
Dernières lignes du livre :
« G.avait existé, m’avait aimé, je l’avais aimé et je n’étais pas morte de l’avoir quitté le matin qu’il partait mourir.
Ainsi ne s’achève pas cette lettre que sa mort, en 1951, m’a empêchée de terminer et d’envoyer à Louis Jouvet ; que je publie aujourd’hui, alors que tous les souvenirs me reviennent.
Paris, 1975. »
Fleur de Lotus le 27 mai 2013
Madame Palatine
LETTRES
Sur la religion
Et sur
La cour de Louis XIV
Berg International mars 2013
Hou, la, la ! Elle balance bien La Palatine ! Écoutez ça un peu :
(…) il y avait un écolier (…) il vaguait toute la nuit au lieu de dormir (…) Les pères le menacèrent, s’il n’y restait pas la nuit de le fouetter d’importance. Le gamin s’en va chez un peintre et le prie de lui peindre deux saints sur les deux fesses, saint Ignace à droite, saint François de Xavière à gauche. Ce qui fut fait (…) Il s’en revient au collège (…) Les pères l’appréhendent au corps « Pour cette fois-cy vous ores le fouët ». Le gamin se débat supplie, et dit à genoux « Ô saint Ignace ô saint François de Xavière, ayez pitié de moy et faitte quelque miracle pour montrer mon inocensse ». Les pères lui descendent la chemise pour le fesser, le gamin dit « Je prie avec tant de ferveur que je suis sure que mon invocation ora effect ». Quand les pères aperçoivent les deux saints, ils s’écrient : « Miracle ! seluy que nous croyons un fripon est un saint » se jettent à genoux, impriment des baisers sur le postérieur, et réunissent tous les élèves (…)
Lettre à la duchesse de Hanovre, saint Cloud, le 13 avril 1681
La Palatine (1652-1722), de son vrai nom, Élisabeth-Charlotte de Bavière est la deuxième épouse de Philippe de France duc d’Orléans, frère du roi Louis XIV. Mariage conclu pour des raisons d’alliances entre états. Après sa conversion au catholicisme, elle épouse donc, à 19 ans, Monsieur, homosexuel notoire.
Enfant ou adolescente, dans le Palatinat, elle a rencontré le scientifique, philosophe, mathématicien, Leibniz, qui lui fait découvrir Rabelais et Montaigne. Elle le retrouvera à Paris.
Lucide, elle se sait laide, corpulente, forte, le nez en vrille, la silhouette épaisse, le visage couperosé. Elle retourne son état physique à son avantage et en fait une force.
À la cour, elle regrette la vie au grand air de sa jeunesse. Elle fuit l’apparat, les liaisons, les intrigues, déteste les sermons des prêtres où elle s’endort rapidement. Restée au fond de son cœur et de son esprit protestante, elle se crée « un petit religion apart moy ».
Louis XIV reconnaît à sa belle–sœur sa qualité d’excellente cavalière. Ils se retrouvent souvent pour de longues parties de chasse. Elle est bâtie pour.
Elle admire Molière. Elle écrit. Des milliers de lettres, en allemand ou en français pour contourner les ouvertures de courrier. Ce sont des écrits à charge contre les prêtres, contre la cour. Elle ne supporte pas l’artificiel, le fard la poudre, condamne le « paraître ». Elle peut tout aussi bien écrire sur l’église, le pape, sur la difficulté de « chier », tranquille à Fontainebleau et disserter sur ce dernier sujet.
Elle est en recherche de pureté, comme une préfiguration des philosophes à venir.
Elle possède une liberté de ton, un style cru « elle (en parlant de sa belle-fille) ressemble à un cul comme deux gouttes d’eau ». C’est une chroniqueuse de son temps, une observatrice privilégiée des puissants de ce grand siècle. Ce témoin de la vie à la cour dresse une galerie de portraits.
Avec son franc-parler, son humour, sa plume libre, les journalistes de Charlie Hebdo ou d’Hara Kiri ne la renieraient pas.
L’écriture lui a peut-être permis de supporter la laideur de son corps et la vie à la cour.
Ce petit recueil présente des lettres écrites à Versailles, Marly, Saint-Cloud, Port-Royal Fontainebleau, Paris, Saint-Germain entre le 13 avril 1681 et le 3 décembre 1719, envoyées à la raugrave Louise, à la raugrave Amélie-Elisabeth, à la duchesse de Hanovre. Raugrave, titre de noblesse allemand, Louise et Amélie sont ses demi-sœurs.
Fleur de Lotus le 1er juin 2013
LE CERCLE LITTERAIRE DES AMATEURS D’EPLUCHURES
DE PATATES
Mary Ann Schaffer
NIL 1988
Miss Juliet Ashton est en panne d’inspiration, en Angleterre. L’écriture est tarie. Hésitante elle cherche un mari. L’idée d’un travail sur l’occupation lui caresse l’esprit. Elle écrit à des habitants de Guernesey, et l’échange, le don et le contre don s’installe. Des allers et retours épistolaires.
Certains habitants se sont regroupés pour tromper l’occupant dans un cercle de lecture, le « Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates ».
Miam-miam ! Master chef ! Top chef ! Un dîner, (pas le crime) presque parfait, toutes ces recettes cathodiques ne font pas le poids ! Laissez vos papilles humer cette fin de lettre « Et comme il ne nous restait qu’un tout petit peu de beurre, et encore moins de farine à Guernesey, Will nous a concocté une tourte aux épluchures de patates. Purée de patates pour le fourrage, betterave rouge pour sucrer et épluchures de patates pour le croquant » . Comme il n’y avait plus de sel sur l’île de Guernesey, l’on cuisait directement dans l’eau de mer les légumes. Même si l’île est belle, il faut « fuir l’ennui, les soldats allemands sont séduisants ». Pas pour autant qu’on est « des filles à boches ». Parfois l’amour est là, entre une Française et un Allemand. La sanction tombe. Dans une autre lettre… après Drancy et Auschwitz, le lecteur assiste à la révolte puis à l’assassinat d’Elisabeth, à Ravensbrück. Les appels, les puces poux rats, crasse, kapo sont présents dans plusieurs lettres. On retrouve aussi Rita Hayworth Garbo ou Brontë Wilde Austen et le Français que vous attendez tous. Juliet est aussi une championne du lancer de théière à la tête de qui ne lui plaît pas trop, pour une Anglaise quand même, very shocking ! La mode, les vêtements, la situation insulaire, le marché noir, les colères, tout est sujet à écrire dans la bonne humeur. Et que dire de l’invention de Will « une pince à linge électrique qui secoue gentiment le linge dans le vent pour épargner les poignets de la ménagère » !
Quel que soit le sujet des lettres de cette chronique de la vie quotidienne, les missives se terminent toutes par un clin d’œil, une pirouette, un trait d’humour.
« 29 juillet 1946
Chère Sophie,
Fais-moi plaisir : oublie tout ce que j’ai pu te dire sur Dawsey. Je suis une idiote. Je viens de recevoir une lettre où on rend hommage aux vertus thérapeutiques de « ma nature solaire et de mon cœur léger ». Une nature solaire, moi ? Un cœur léger. Je ne me suis jamais sentie aussi insultée. Un clown ricaneur, voilà ce que je suis à ces yeux ? Je me sens humiliée. Dire qu’au moment où nous marchions au clair de lune et où je m’imaginais qu’un lien ténu s’était noué entre nous, il pensait juste que mes babillages allaient beaucoup amuser Remy. Il est clair que je me suis bercée d’illusions. Il se moque éperdument de moi ; Je suis trop irritée pour continuer à écrire.
Ton amie de toujours,
Juliet »
Ces lettres courent sur la période du 8 janvier 1946 au 17 septembre de la même année. (395 pages)
Oui, lecteur impatient, elle va débarquer sur l’île. Oui, le livre existera. Oui, Juliet trouvera un mari. Lui, le futur époux, Dawsey est perché sur un escabeau. Elle en bas « Voulez-vous m’épousez ? » Lui il jure : « Mon Dieu, oui ! » Et patatra, il dégringole avec fracas et gagne une entorse. Mais aucune lettre n’indique s’ils sont heureux et si… ils eurent beaucoup d’enfants !
« P.S. : En guise de félicitations,, elle m’a lancé : « J’ai entendu dire que vous et cet éleveur de porcs alliez régulariser votre situation. Le seigneur soit loué ! »
Juliet (17 septembre 1946) derniers mots de la correspondance.
Merci à Patricia, charmante bibliothécaire à Châteauneuf-la-Forêt qui a tout fait pour que les volumes de Rilke Austen Higelin Cocteau Henri IV et Shaffer reviennent à la bibliothèque de ce petit bourg du Limousin pays du peintre Paul Rebeyrolle et du premier maquisard de France Georges Guinguoin. Pour les amateurs de pièces à conviction TGV, il se situe à une vingtaine de kilomètres de Tarnac.
Ah j’oubliais… Il s’agit d’une écriture américaine à deux mains celle de Mary Ann Shaffer et de sa nièce Annie Barrow. Finalement, « Est-ce du lard ou du cochon ? »
Le livre sera publié en 2008 quelques mois après la mort de M.A. Shaffer, née en 1934 en Virginie-Occidentale.
Fleur de Lotus
Été 2013
Jane Austen
Lady Susan
Christian Bourgois Éditeur, 1980
Nous sommes en Angleterre, à la fin du 18ième siècle. Le manuscrit se compose de 41 lettres. L’auteure née en 1775 ne verra pas son travail édité. Cette correspondance est un roman par lettres qui se suivent comme les grains d’un chapelet. Quatre familles, 13 personnages s’écrivent.
Quelle saga familiale ! Lady Susan Vernon, la trentaine passée, est une veuve, encore désirable, et elle le sait ! Les relations avec sa fille Frederica 16 ans, sont tendues, elle ne veut pas épouser l’homme riche et idiot que lui désigne sa mère, elle le déteste… Lady Susan a une liaison avec un jeune homme marié Mr. Manwaring, la femme de ce dernier est follement jalouse… Maria, la sœur, de Mr. Manwaring est connue pour ses difficultés à prendre mari, pourtant elle essaye… elle se verrait bien épouse de Sir James Martin, que Lady Susan Vernon a réservé pour sa fille… Sir Reginald de Courcy est vieux, malade, en admiration-passion par son fils… et cætera !
Avec le talent de l’écrivain tout passe à la lecture. Tout ce beau monde s’étrille pendant un an et demi et sur une centaine de pages. Comme nous sommes vers 1795, époque où les jeunes filles recevaient une éducation plus que bourgeoise, so British indeed, tout s’écrit à fleuret moucheté. Pas à la tronçonneuse. On y met la forme. On prend des gants.
Les perversions des uns et des autres, les coquetteries, les mauvaises réputations vraies ou fausses, les intrigues, les relations intra-familiales, toute cette peinture ciselée de la société, la qualité « des dialogues », me conduit à poser la question : comment un psychothérapeute familial lirait-il ce roman épistolaire de famille ? Je pense à Pierre Segond, rencontré dans une institution du ministère de la Justice et du CNRS.
Lettre XXIX
Ma chère Alicia (Johnson)
Il n’était pas besoin de cette dernière crise de goutte providentielle pour me faire détester Mr. Johnson, on ne saurait estimer l’étendue de l’aversion que j’éprouve pour lui. Vous avoir enfermée, garde-malade dans sa chambre ! Ma chère Alicia de quelle faute vous êtes-vous rendue coupable quand vous avez épousé un homme de son âge ! juste assez vieux pour être conventionnel, ingouvernable, et avoir la goutte, trop âgé pour être agréable, et trop jeune pour mourir. » (…)
À vous à jamais,
S. Vernon.
Austen s’oppose au romantisme à tout va, préférant décortiquer la « vie intérieure » des femmes héroïnes. L’écrivain manie l’humour avec maestria et peut écrire des pages graves et pessimistes. Avec de nombreux romans, Jane Austen appartient, de plein droit, à la littérature anglophone. Elle est une pionnière du roman moderne. Son père -révérend- meurt quand elle a 30 ans, et elle se met à écrire pour distraire ses sœurs et frères. Malade, elle meurt en 1817.
Fleur de Lotus
Été 2013
LETTRES A NELSON ALGREN,
Un amour transatlantique 1947-1964
Simone de Beauvoir, NRF Gallimard 1997
Texte établi, traduit de l’anglais et annoté
par Sylvie Le Bon de Beauvoir
« Mon crocodile bien aimé, c’est plaisant de vous écrire de mon lit, juste avant de dormir. Je pense à vous si intensément que je sens votre présence, mes mains, mes lèvres, tout mon corps vous sentent. Vous vous estompez très vite. Peut-être que si j’y pense plus intensément vous vous incarnerez, j’ai entendu dire qu’en Inde les fakirs réussissaient des tours de ce genre, je vais essayer. Votre petite grenouille à vous, ou alors, n’oublie pas ton petit écureuil français » (jeudi minuit 9 octobre 1947).
Ces deux-là vont correspondre jusqu’en novembre 1964. Est-ce leur désaccord sur le soutien à apporter aux Vietnamiens, qui explique l’arrêt de leur relation, pas aussi simple... Ils se sont aimés. Trop différents l’un de l’autre ? « Avec vous, entre le plaisir et l’amour je n’ai pas senti de différence, pas plus qu’entre mon corps et mon esprit. C’est une femme complète qui vous désire. Je ne suis plus rien d’autre, désormais, que ce brûlant, fier, impatient et heureux désir de vous. » (Ramatuelle avril 1948) Les lettres ont souvent la même entame, la même fin –parfois beaucoup plus physique-, entre les deux nous sommes dans un autre monde, avec Koestler Genet Merleau-Ponty Rousset Camus Sartre, Char Carson McCullers, les Frères Jacques à la Rose rouge Mouloudji, les Deux Magots Lipp le Flore, Cocteau Giacometti Klee Dullin Rita Hayworth Brasseur, les Temps modernes, la politique Le PC l’URSS, la guerre de Corée la guerre froide, l’Algérie, les whiskies soda scotch champagne bourbon vin rouge cognac. Les caves de Saint-Grmain-de-Prés le jazz. Elle peut aussi bien raconter ses problèmes de dentition, son cancer du sein, le passage de son permis de conduire, que les amours des uns et des autres « la baise », ses voyages, ou la première d’une pièce de Sartre.
La femme, l’amante, Simone de Beauvoir donne l’impression d’avoir tenu un journal quotidien, d’avoir transformé sa vie en chronique, et de l’envoyer en lettres écrites en anglais, plusieurs fois par semaines de l’autre côté de l’Atlantique. À Chicago, à un homme, américain, qui ignore tout de la culture française, un certain Nelson Algren, écrivain. Elle l’a rencontré lors d’une tournée dans des Universités, là-bas. Plus tard, elle le rejoindra aux Etats Unis ; leurs relations se tendent. « Ce que vous devez savoir, c’est à quel point Sartre a besoin de moi, il est isolé, très tourmenté, troublé, et je suis la seule véritable ami qui l’aide. Depuis presque 20 ans il a tout fait pour moi, à présent je suis en mesure de lui rendre la réciproque de ce qu’il a fait pour moi. Jamais je ne pourrais l’abandonner (19 juillet 1948) J’avais 22 ans et lui 25, je lui donnai avec enthousiasme ma vie et moi-même. Il fut le premier homme avec qui je couchai, aucun auparavant ne m’avait même embrassée. Nos existences se confondent (…) sexuellement ce ne fut pas une parfaite réussite, essentiellement à cause de lui (…) c’est un homme chaleureux, vivant, en tout sauf au lit. (…) peu à peu ça nous parut inutile, voire indécent de continuer à coucher ensemble. Nous abandonnâmes au bout de huit ou dix ans peu couronnés de succès dans ce domaine. C’est alors qu’apparut le jeune et beau Bost, voilà dix ans. Beaucoup plus jeune que moi, il avait été l’élève de Sartre… (8 août 1948).
La même année, Nelson Algren, seul déprimé, résiste et ne succombe pas à la tentation de la compagnie d’une femme. En mai 1949 il est à Paris ; ils voyagent ensemble. Un an plus tard « Algren ne répond plus que par courts billets, au ton assez déplaisant, ironique. Quelque chose a changé ». Elle repart aux Etats-unis, « il lui annonce qu’il ne l'aime plus ». Il envisage de se remarier avec son ex-femme. Accusé de « communisme » il attendra 1953 pour revenir en Europe, puis 1960. Il habite chez elle et voyagent ensemble, au milieu de l’été S. de Beauvoir et Sartre partent au Brésil. Elle ne reverra plus jamais Algren. À la dernière lettre qu’elle lui adresse, en novembre 1964, elle à 56 ans.
Une grande différence entre ces deux-là : l’une, quoiqu’elle entreprenne est dans le succès, l’autre dans l’échec, la dépression la mélancolie. Pendant ces 17 ans outre cette correspondance et les Lettres à Sartre elle publie Le Deuxième sexe, Les Mandarins, Mémoires d’une jeune fille rangée, La Force de l’âge etc. Sans oublier les TM.
Lui meurt en 1981. « Mort solitaire d’un solitaire foudroyé chez lui, et qu’ensuite personne ne se soucie d’inhumer, ALgren’s body unclaimed titre un journal » (Préface de S. Le Bon de Beauvoir). Il était né en 1908, aimait l’alcool, le jeu, la boxe, auteur de « L’Homme aux bras d’or », il est considéré comme un écrivain réaliste, inspiré par les petites gens de Chicago.
Fleur de Lotus été 2014.
LETTRES DE MADAME DU DEFFAND (1742-1780)
Préface Chantal Thomas. Mercure de France, 2002
Et si la vie de Marie de Vichy-Champrond (née le 25 septembre 1697) commençait vers ses 49 ans ? Éducation dans un couvent. Sans le choix, mariée à 18 ans à un homme plus âgé, elle devient marquise du Deffand. À la mort de son père, elle qui n’a connu que la clôture, veut vivre dans l’animation de Paris et du Palais- Royal (Versailles décline). Son mari regagne ses terres. Elle devient une des amantes du régent Philippe d’Orléans. Les invitations dans les endroits où il faut paraître se succèdent. Elle apprend, développe en elle l’art de la conversation. Elle s’instruit, au contact.
Sans hésiter elle choisit Voltaire contre Rousseau, « Existe-t-il dans le monde un aussi triste fou que ce Jean-Jacques ? C’est bien la peine d’avoir de l’esprit et des talents pour en faire un pareil usage ! Il faut être Voltaire ou végéter.» (À M. de Voltaire 18 septembre 1766 et Paris lundi 29 mai 1764). « Enfin, il me faut du Voltaire ou rien du tout » (A Voltaire le 24 novembre 1774). Elle lui demande sans cesse de l’aimer, de lui écrire. « Aimer » dans les lignes de la marquise, quel est le sens de ce mot ?
En 1746, elle ouvre son salon, rue St Dominique à Paris. Ses premières lettres datent de 1742 à un de ses amants, le président Hénault. Aucun étalage de sentiment, contrôle de ses passions. Elle garde une forme d’éthique, tour à tour philosophe, critique littéraire, journaliste, elle ne mâche pas ses mots, ne lâche jamais prise. Toute sa vie, elle aura peur d’être seule. Une phobie. Elle a un besoin vital, existentiel, de compagnie. C’est une boulimique de l’écriture. Qui rencontrer ? Qui voir ? Jusque-là tout va bien.
Elle devient aveugle en 1752. Dans cette nuit, aucune plainte. Le désir, la nécessité de la compagnie devient majeure. Son salon ne désemplit pas. Ses lettres, archives pour le temps futur, mémoire historique, sont à la fois banales, tristes, dramatiques, drôles, méchantes, lucides, parfois empreintes d’ennui. Ce sont des portraits de ses contemporains. Elle regrette son éducation bâclée. Elle dicte et se fait lire, plusieurs heures par jour. Elle n’a rien à dire dans ses écrits, pense-t-elle (à tort) ; persuadée de son talent, elle prend plume simplement pour le plaisir ; ne supporte pas les louanges, ni la compassion. La pratique épistolaire, c’est sa liberté ; elle lui fait fuir le néant qui avance. Lucide jusqu’au bout. Elle écrit plusieurs fois par jour à la même personne, distille les informations, les faits-divers, les états de santé, les disgrâces. Parmi ses épistoliers favoris, le mémorialiste Saint-Simon, Voltaire pour le contenu, Mme de Sévigné pour le style. Les encyclopédistes ne sont pas sa tasse de thé.
L’intérêt de ce livre n’est pas dans une ou quelques lettres mais dans la totalité invraisemblable de ses écrits et l’éventail de ceux qui reçoivent les courriers. La quantité en fait la qualité. Cette dame écrit à l’excès. Alors, comment choisir parmi ces 981 pages, ses 450 noms de personnages répertoriés, dont elle parle dans sa correspondance ? Faisons un ultime plaisir à Madame de Vichy-Champrond, marquise du Deffand, privilégions Voltaire « À M. de Voltaire Paris, 8 février 1769 Où prenez-vous que je hais la philosophie ? Malgré son inutilité, je l’adore ; mais je ne veux pas qu’on la déguise en vaine métaphysique, en paradoxe, en sophisme. Je veux qu’on nous la présente à votre manière, suivant la nature pied à pied, détruisant les systèmes, nous confirmant dans le doute, et nous rendant inaccessibles à l’erreur, quoique sans nous donner la fausse espérance d’atteindre à la vérité ; toute la consolation qu’on en tire, c’est de ne pas s’égarer, et d’avoir la sûreté de retrouver la place d’où on est parti. À l’égard des philosophes, il n’y en a aucun que je haïsse ; mais il y en a bien peu que j’estime. » . « Paris 9 avril 1770 Savez-vous (Voltaire) ce que je ferais si je choisissais ma métempsychose ? Je deviendrais taupe. Je suis si ennuyée de ce qui se passe sur terre, que j’aimerais mieux ce qui se passe dessous ; j’ignorerais le dessous des cartes toutes les tricheries ; je serais avec mes semblables, ces gens là ne me trompent pas. » Le 17 mars 1775 : Vous dites que votre corps s’affaiblit (…) Je sens tout le malheur qu’il y a de n’avoir rien acquis dans sa jeunesse ; on ne vit dans sa vieillesse que sur le bien d’autrui, et l’on en sent d’autant plus la misère. Mais que faire à cela mon cher Voltaire ? les chagrins et l’ennui qui tourmentent finiront bientôt ; je sens souvent du regret de n’avoir pas été m’établir à Genève ; mais il faut chasser toutes ses pensées, et se contenter de brouter le foin au travers duquel on est placé ».
À Horace de Walpode, homme politique anglais écrivain critique d’art, rencontré en 1765, un amant, précurseur du roman policier, tenu en estime par les surréalistes : Paris, 31 mai 1778 « (…) Vraiment j’oubliais un fait important, c’est que Voltaire est mort ; on ne sait ni l’heure ni le jour. L’obscurité qu’il y a sur cet événement vient, à ce qu’on dit, que l’on ne sait pas ce que l’on fera de son corps ; le curé de St Sulpice ne veut point le recevoir. Il est excommunié dans le diocèse de Ferney. Il est mort d’excès d’opium pour calmer les douleurs de sa strangurie, et j’ajouterais d’un excès de gloire, qui a trop secoué sa faible machine. » Paris, mercredi 3 août 1769 : (…) tout cela ne saurait durer longtemps. Je crois que je n’ai été mise au monde que pour être de quelque utilité aux autres ; quand j’aurai satisfait à cet article, qui est déjà bien avancé, je dirai : Bonsoir la compagnie, bonsoir. » 22 août 1780 : « Ma voix est éteinte, je ne puis me soutenir sur mes jambes, je ne puis me donner aucun mouvement, j’ai le cœur enveloppé ; j’ai de la peine à croire que cet état ne m’annonce une fin prochaine. Je n’ai pas la force d’être effrayée. Je ne regrette rien. Bonsoir ». Elle tirera sa révérence le 23 août 1780.
Fleur de Lotus, été 2014


