Epistolaires

Des Lettres choisies de Madame de Sévigné aux Lettres d'amour d'un soldat de vingt ans de Jacques Higelin, en passant par L’Enfant d'Hiroshima de Isoko et Hichiro Hatano ou Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, les œuvres épistolaires ne manquent pas et apportent toutes un regard particulier sur la correspondance.

ADIEU MA LANGUE ADIEU MON PAYS
À Pétropolis, ville du Brésil, en fin de journée, du retour du carnaval de Rio, ce 22 février 1942, l’écrivain autrichien Stefan Sweig, absorbe du Véronal, et entraîne dans la mort sa seconde épouse Lotte Altmann, de 30 ans sa cadette. Son geste sera compris comme un « désengagement » par G. Bernanos et Th. Mann.
Ses livres sont brûlés à Munich par les nazis le 10 mai 1933. Il voit, il vit l’Europe et ses valeurs ravagées. » Le couple s’exile à Londres en novembre 1937. « Le juif par hasard » tel qu’il se définit lui-même, est « de race étrangère, puisqu’il est juif ». Il est déchu de sa nationalité autrichienne (1939). C’est un apatride. En 1940, Lotte et lui deviennent citoyens britanniques. Avant de quitter l’Europe qui saigne.
Né à Vienne en 1881, il fait des études de philosophie. Il grandit dans une famille de grands bourgeois d’origine juive, bien intégrés à la Vienne de cette époque, malgré les lueurs…. Très vite, il se passionne dans des traductions, qui, pour lui, unissent les peuples (il était pacifiste, partisan de la diaspora mais pas d’une nation juive). Sa découverte des castes en Inde lui fait horreur, il considère ce système comme racial, (voyage de plusieurs mois en 1909 où il rencontre le futur prix Nobel de littérature Tagore, qui décédera en 1941).
Par la plume, il échange avec son ami pacifiste Romain Rolland (1855-1945), le poète belge Emile Verhaeren (1855-1916), Rainer Maria Rilke (1875-1926)…
Sans doute Sweig est-il le plus « sociologue » des écrivains du XXe siècle, le plus freudien.
Il s’intéresse aux petites gens, « aux ivrognes aux homosexuels » aux déviants. Aux « amoraux » aux dépossédés. C’est un peintre des passions, peut-être un confesseur. Un habile ciseleur des comportements psychologiques des femmes et des hommes aux « vies ratées fripées ». Ses décors sont ceux d’une civilisation en déclin, de la souffrance morale, de la puissance de l’irrationnel, de la force du destin, du suicide, de l’inconscient.
Passionné d’Histoire, même si il l’occulte dans ses histoires, il écrit sur Fouqué, Marie-Antoinette, Érasme, Balzac, Dostoïevski, Kleist, Nietzsche, Stendhal, Montaigne…
La correspondance entre Freud et Zweig, de 1908 et pendant plus de trente ans, est publiée chez Rivage poche/Petite bibliothèque (1995).
Décachetons cette Lettre d’une inconnue datée de 1922.
Elle est adressée, par une inconnue, à un romancier, précisément le jour des quarante et un ans de cet écrivain reconnu... Aucune signature. « À toi qui ne m’as jamais connue » en entête. La lettre commence par « Mon enfant est mort hier… maintenant je n’ai que toi au monde… toi qui ne m’as jamais connue et que j’ai toujours aimé ». L’héroïne, qui ne peut être que belle, magnifique tragédienne, raconte sa vie dans les moindres tourments.
Vie qui débute le jour, où elle veut voir cet homme-là.
Elle a treize ans. Ils habitent sur le même palier. Lui R. est seul, avec son domestique. L’enfant vit avec sa mère veuve, prisonnière de sa douleur.
Avant de voir cet inconnu, elle est fascinée, le bruit, les livres, un écrivain, il doit être vieux, barbu ! Elle le découvre dans l’escalier. Il a 25 ans, jeune, alerte, élégant, avec une double personnalité. Tout la séduit brutalement, intensément. La nécessité fulgurante de vivre le hasard d’une rencontre. Elle épie ses visiteurs. Un jour, mon héroïne, tu lui tiens la porte. « merci beaucoup, mademoiselle. ». Tu rougis ma douce. Pour toi, ce ne sont pas des mots, mais une caresse brûlante qui scellera ton destin… Mais « caresse », il te faudra partager, toi toujours dans le rôle de l’inconnue. La passion devient de plus en plus forte, aveuglante. Tu vas te perdre dans ta discipline intransigeante. Tu vas te sacrifier, mais tu ne le sais pas.
… Tu montes, chez lui, ivre de bonheur. Pour la première fois tu passes la nuit avec un homme. Trois nuits.
Puis le silence total, glacial, perpétuel. L’attente.
En relisant ce récit je ne peux m’empêcher de penser à Marguerite Duras.
Tu attends. Tu attends. Deux ans tu quittes Vienne. Tu reviens…
…Un soir, vous dînez ensemble. Lui ne se souviendra pas de ce souper, un parmi tant d’autres… Un soir, le hasard, ses yeux rencontrent ton corps, à l’opéra. Il ne t’a pas reconnue…
… Ton enfant aux yeux sombres, élégant, parlant français, beau, aussi intelligent que son père, est mort... C’était l’enfant de R. .
Pour l’élever tu t’es vendue à la rue, par amour.
… et ce soir-là d’opéra, dix ans après, la première nuit, vous remontez l’escalier qui mène à sa chambre, au lit, au vase, aux roses que tu envoies. Et tu restes une anonyme, éperdue d’amour…
Le récit se poursuit, magnifique, flamboyant, douleurs souffrances atroces...
R. lira ta lettre, mon amour, jusqu’au dernier mot, là où la mort rôde, comme «une musique lointaine. » Le final du Festin de pierre ? Pour qui ? Sacrifice ultime : tu te tues.
Ton nom, madame, est personne.
.… « je te remercie… Je t’aime, je t’aime… adieu ! »
FIN
Je déteste le vase bleu, vide, et les pétales des roses, blanches.
Fleur de Lotus le 30 juin 2013
Coups de cœur : La confusion des sentiments (1927), Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme (1927), Le voyage dans le passé (1929), Un soupçon légitime (1935 sans doute, publié en allemand en 1987 !), Les joueurs d’échecs (1941)…
On trouve les écrits de Stefan Zweig en « poche », dans La Pléiade.
Une référence : La confusion des sentiments et autres récits chez Robert Laffont, collection Bouquins, 1280 pages, janvier 2013.
Traduit et préfacé par Pierre Deshusses
Rivages septembre 2013
Stefan Zweig et Joseph Roth sont tous les deux écrivains. Amoureux de leur langue. Ils sont juifs nés en Autriche. Le premier se suicide avec sa femme au Brésil à Pétropolis en février 1942. Le second né en 1894, meurt à Paris, en 1939, dans une crise de delirium tremens, après plusieurs cures de désintoxication. Il est journaliste à Vienne et à Berlin. Plus lucide que Zweig sur la montée du national-socialisme, il quitte l’Allemagne en 1933, pour Nice, Marseille. Il est l’auteur de « Le Poids de la grâce » 1930, « La Marche de Radetsky » (1932), où il traite de la vie malheureuse d’un juif religieux émigré en Amérique puis de la déliquescence de la société autrichienne.
Très différents l’un de l’autre dans leur mode vie, leurs idées politiques, dans leur rapport au nazisme que tous deux dénoncent. Ils ne fréquentent pas les mêmes milieux sociaux. L’un est riche vivant dans les grands hôtels. L’autre est pauvre allant de mansarde en mansarde. Les deux amis blessés par l’évolution de l’Europe, s’écrivent 250 missives qui ne sont qu’analyses des idées de l’un de l’autre, reproches, querelles, confrontations, réconciliations. Roth, brutal violent désespéré, monarchiste, apparaît comme le poil à gratter de Zweig qu’il ne ménage pas. L’amitié évacue toute complaisance. Zweig, l’humaniste le démocrate, diplomate, le délicat, se veut apaisant conciliant, dans ses réponses.
« Il y a un certain point où la noblesse d’âme devient une atteinte au devoir et ne sert plus à rien. Car pour les vrais bêtes en face, on reste un dangereux youpin (…) Je n’ai jamais surestimé le tragique juif, surtout pas maintenant où il est déjà tragique d’être simplement un individu convenable.(…) Je crains qu’il n’y ait un moment où la retenue juive ne soit plus rien d’autre que la réaction du juif plein de tact face à l’impudence de celui qui en manque. » J. Roth.
« Vous écrivez que dieu me délivre de l’argent. C’est l’inverse, mon cher ami ! Que dieu me donne de l’argent, beaucoup d’argent ! Car dans le monde d’aujourd’hui l’argent n’est plus une malédiction et la pauvreté plus une bénédiction. » J. Roth 24 juillet 1933.
« Je ne crois pas à «l’humanité, je n’y ai jamais cru, mais à Dieu et au fait que l’humanité sur laquelle il n’exerce aucune grâce est de la merde ». J. Roth.
Texte écrit après lecture du long article de Philippe Lançon, dans le Libération du 10 octobre 2013.
Fleur de Lotus le 10 octobre 2013

Préface Pierre Deshusses
Rivages 2013
Tout aurait pu les séparer. L’un pauvre, survolté, épris de boisson, logeant à l’hôtel. L’autre calme, riche, sobre, habitant une maison cossue. Zweig, fils de bonne famille, a été élevé par des nourrices. En 1914 il est déjà connu… 1927 : il prononce l’oraison funèbre de Rainer Maria Rilke. Les deux écrivains ne partagent pas les mêmes idées politiques. Un de gauche l’autre de droite.
Moses Joseph Roth est un nostalgique de l’empire. Il est né en Galicie en 1884 dans une famille pauvre ; l’absence du père le marquera. Il va devenir un brillant journaliste nostalgique d’une époque qui se meurt et en même temps très lucide sur l’avenir… Sa femme est déclarée malade mentale. Elle est placée. Roth se sent coupable de cette démence. (En juillet 1940 elle sera euthanasiée par les nazis).
1933 : le jour de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, il s’exile en France… L’alcool le rend de plus en plus malade. Zweig parle de dépendance à l’alcool, lui de vigilance par l’alcool… À Paris, suite à une chute, il est transporté à l’hôpital Necker. Il meurt d’un infarctus, le 27 mai 1939, à 44 ans. Zweig est réfugié en Angleterre. Du Brésil, à Pétropolis le 21 février 1942, « la veille de son suicide avec Lotte Altmann, Zweig écrit ce bref et ultime hommage : Remember the good Joseph Roth, Etonnamment, Zweig, vaincu par la vie, utilise la langue des futurs vainqueurs qui ne fut ni la sienne ni celle de l’ami disparu avant lui » qu’il considérait comme un génie littéraire.
La passion de l’écriture et l’amour de la liberté vont réunir les deux écrivains. Vie privée vie publique se côtoient dans leurs échanges épistolaires. On croirait lire des confessions. Des lettres d’amour. Toutes les missives désespérées de Roth sont des appels au secours envoyés à Zweig. La plume de Roth est vive. Sûr de son talent, il ne mâche pas ses mots… La montée du national-socialisme, l’Europe qui s’enfonce, ses rapports avec les éditeurs qui ne le publient plus, le manque d’argent, être juif ou ne pas l’être, le cacher ou pas… Son alcoolisme, ses hémorroïdes, ses insomnies, sa saleté, son état de santé qui se dégrade, ses vomissements de bile.... Il est irascible, ne supporte pas l’absence de réponse de Zweig. Suicidaire ? « Je vais mourir la plume à la main ». Paranoïaque ? Les réponses de Zweig sont toujours dans la retenue, même s’il parle de sa nervosité quand il décide d’arrêter de fumer 12 gros cigares par jour.
Roth, 1929 : « C’était si bon de vous voir, et j’espère que l’inverse aussi était vrai. Vous étiez différent de l’idée que je me faisais de vous, vous aviez une forme de sagesse que je n’avais pas sentie auparavant, quelque chose être d’avis aussi en rapport avec la beauté de la nature. Je n’oublierai pas la pluie au cours de cette nuit, vous êtes maintenant pour moi une partie de la nuit et de la pluie, la part humaine »
Roth, 1930 : « Vous avez raison, l’Europe est en train de se suicider. Ce naufrage ressemble diablement à une psychose. Le diable gouverne vraiment le monde. Mais je ne comprends pas les extrémistes des deux bords. En plein milieu de cette saleté, je continue à honnir l’extrémisme ; c’est quand même la part la plus brûlante et la plus répugnante de cette flamme. Je vous demande instamment de m’envoyer le Freud »
Roth, 1932 : « Votre lettre est arrivée hier à tire d’aile, j’ai l’impression que vos lettres arrivent maintenant portées par des ailes. Elles sont si lumineuses, elles ont quelque chose des hirondelles » décembre1932
Roth, 1933 : « Et rien ne bouge dans ce monde, nulle part. Excepté cet éternel excentrique de Gide qui, en communiste frais émoulu, a organisé ici (à Paris), et sans le moindre succès une réunion ridicule pour les snobs et le fonctionnariat international du communisme » « Les rares qui sont au fait des réalités savent tout. Les autres sont aveugles et sourds la parole est morte, les gens aboient, comme de chiens. La parole ne signifie plus rien, plus rien en ce moment »
Zweig, 1934 : « Je vous en conjure : Calmez-vous ! Ne buvez pas. C’est l’alcool, l’Antéchrist, et l’argent. Vous ne vous volez pas votre ombre, vous vous transformez vous-même en ombre, en reflet de vous-même à force de boire, je vous en prie mon ami, acceptez donc mon offre de faire une cure sous une surveillance rigoureuse et impitoyable. Vous ne faites que compliquer les choses. Cette cure je l’exige » « Maintenant je vois dans vos lettres la haine et un désir de vengeances, des menaces de clouer certaines personnes au pilori. Ce qui me fait peur c’est que vous voyez partout le mal et c’est déjà laisser ce sentiment ce sentiment à l’intérieur de soi, le laisser grandir comme un cancer, comme une tumeur. Non, Roth, je ne veux pas ça, vous n’êtes pas comme ça »
Roth, 1935 : « Je travaille tous les après-midi. Ensuite je vais dans l’autre café. Je rentre vers minuit. Je m’allonge. Je fais des rêves terribles. Je me réveille. Je vomis de la bile. Je m’allonge. Je ne dors pas. Mon cœur palpite. Je me relève je reste assis comme un paralytique dans le fauteuil sans penser à rien ; je m’habille. Je vais au bistro. Je bois pour revenir à moi. Je commence lentement à écrire. Voilà ma vie »
Roth, 1936 : « Je travaille tous les jours, simplement pour me perdre dans des destins inventés. Vous ne voyez donc pas, vous qui êtes un être humain, un ami, un frère, que je vais crever sous peu ? »
Roth, 1937 : « Dès l’instant où vous commencez à douter de mon amitié, je préfère que vous la jetiez aux orties. Je vous en saurais gré ; Vous ne savez pas, vous ne soupçonnez pas à quel point je vais mal ; comment je me perds, de plus en plus, de jour en jour ; vous ne soupçonnez rien du tout. Jusqu’à ce que vous mettiez un terme à notre amitié, je reste Votre vieux J.R. »
Zweig, 1937 : « Non, Roth, ne vous endurcissez pas face à la dureté de notre époque, cela voudrait dire que vous l’approuvez, la renforcez ! Il ne faut pas devenir belliqueux, impitoyable parce que les gens impitoyables vont faire triompher leur brutalité. Roth ne devenez pas amer, nous avons besoin de vous, car l’époque même si elle boit beaucoup de sang, est anémiée et manque de force intellectuelle. Maintenez vous ! Et restons ensemble, les quelques rares que nous sommes ! Votre St.Z. »
Roth, 1938 : « Cher ami, C’est bien que vous alliez dans un endroit où il n’y a pas de courrier. Comme ça vous ne risquez pas d’avoir des nouvelles de ma part. Que Dieu vous accompagne ! Il ne dépend que de lui seul que nous nous revoyions. Toujours cordialement, votre vieux Joseph Roth »
Ces 268 lettres (et celles en annexe) se lisent comme un roman. Le roman d’une descente aux enfers d’un homme. L’Europe suivra peu temps après la même impasse.
Fleur de Lotus, le 15 août 2015
éditions Autrement

84, Charing Cross Road
Cette écrivaine « ratée » née en 1916, meurt en 1986, sans héritier, pauvre, dans une maison de retraite.
Jeune, elle assiste à de nombreuses représentations théâtrales, et écrit des pièces qui ne seront jamais montées. Elle devient scénariste. À New-York, elle cherche de vieux manuscrits introuvables épuisés, et découvre une publicité pour une librairie à Londres, 84, Charing Cross Road. Elle commande des livres, les reçoit, les paye.
La correspondance entre elle et la librairie durera du 5 octobre 1949 à octobre 1969, et sera publiée en 1970. Succès immédiat, Un téléfilm, des adaptations théâtrales, un film (A. Bancroft / A Hopkins, dirigés par David H. Jones en 1987).
Sachant qu'en Angleterre le rationnement est sévère, elle envoie à la librairie des œufs en poudre, du jambon, tout en s’inquiétant de savoir s’ils mangent casher. Parfois le personnel de la boutique se cache pour lui répondre.
Les lettres de ce petit volume plairont aux passionnés des livres, à ceux qui aiment l’odeur du papier, le bruit de la page que l’on tourne, les caresses des bouts des doigts sur la reliure vieillie, les longs rayonnages silencieux parsemés de grains de poussière, l’éclairage si particulier. On peut être amoureux des livres. Monsieur Johannes Gutenberg n’est pas mort et sa galaxie tourne encore, n’en déplaise à McLuhan.
Ces missives humoristiques charmantes, intimes, empruntes d’amour, respirent le plaisir de lire, la joie de vivre. Les commandes servent par-dessus l’Atlantique à prendre des nouvelles de l’autre, là-bas, à envoyer une photographie demandée en cachette, à parler de son mal de dents, de l’achat d’une voiture, des déménagements, des décès. (Pour les habitués de ce blog, Hélène Hanff a commandé Orgueil et préjugés de Jane Austen. On peut rapprocher ce livre de celui de M.A. Schaffer Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, aussi sur le blog).
« QU’EST-CE QUE CETTE SINISTRE BIBLE PROTESTANTE QUE VOUS M’AVEZ ENVOYEE ? Pourriez-vous faire savoir aux gens d’église d’Angleterre qu’ils ont bousillé une des plus belles proses jamais écrites ? Ils brûleront en enfer pour ça.(…)
EH, FRANCK DOEL, QU’EST-CE QUE VOUS FAITES Là-BAS, RIEN DU TOUT, vous restez juste assis à ne RIEN faire. Je pourrais CREVER ici avant que vous m’envoyiez quoi que ce soit à lire. Je n’ai qu’une chose à VOUS dire, Franck Doel : notre époque est dépravée, destructrice, dégénérée. (…)
Merci pour ce beau livre, je vais faire de mon mieux pour ne pas le couvrir de tâches de gin ou de cendres, il est vraiment trop beau pour quelqu’un comme moi. (…)
L’homme qui m’a vendu tous mes livres est mort. Et M. Marks, le propriétaire du magasin et mort. Mais Marks & CO est toujours là. Si par hasard vous passez devant le 84 Charing Cross Road, embrassez-le pour moi ! Je lui dois tant.
votre h.hffffffffffffffff »
Fleur de Lotus, le 28 octobre 2013

Elisa Brune
La tentation d’Édouard
Belfond (2003)
378 pages
Comme le balancier, d’une vielle comtoise, son appareil photographique argentique, en bandoulière, bat régulièrement son flanc, Elle sait, qu’elle est une belle jeune femme. Elle déambule au soleil, sa jupe caresse comme une vague ses longues jambes. Son doigt, par instants, frôle, le déclencheur. Elle photographie les hommes.
Lui, regardant des photographies exposées, tombe amoureux de la photographe. Par l’intermédiaire de la galerie, il débute une longue correspondance avec cette femme inconnue… qui ne lui répond pas. Dès sa première lettre, le 9 février, Édouard, revient sur une de ses photos, celle d’un homme presque de dos, contre un arbre, visage caché, braguette ouverte, verge à la main, se soulageant. Ses lettres s’enchaînent. Ecrit-il des lettres d’amour ? Est-il dans le jeu de la séduction des fantasmes ?
Elle prend goût à ses courriers, plein d’humour d’intelligence qui la flattent. La curiosité de savoir « qui » la titille délicieusement. Elle se mure dans le silence. Elle est séduite par l’écriture. Elle résiste à l’auteur. Voudrait connaître sans se faire voir. Que se cache-t-il derrière ses pages noircies ? Lui s’accroche, plein d’imagination. Comment, pour elle, résister à la tentation, au badinage, à l’état amoureux, à la sensualité à l’érotisme à la sexualité aux rêves ? C’est quoi « cette quête, cette poursuite du bonheur… cette Terre promise… cette idée d’aimer » ? Etre aimée ou avoir envie d’aimer, faire l’amour sans désir.
Mélangeant habilement lettres et récits, toujours avec finesse, sensibilité, saupoudrant le tout de suspense, l’auteur, dès le début, donne envie, de ne pas lâcher, le volume. L’intrigue monte monte…
Dans sa vie, elle a souffert, joui, attendu, espéré des hommes. Aujourd’hui elle est dans la stabilité avec Jean-Luc-le-calme. Elle attend les lettres. Lui, Édouard, ménage le temps, fait patienter, désirer le courrier. À la sixième lettre, elle craque et répond le 27 mai « Monsieur, Continuez je vous en prie, Geneviève » Quatre mois plus tôt, la première lettre d’Édouard commençait par « Je suis tombé amoureux de vous ». Il ne va pas se faire prier pour continuer Édouard, inventant moult stratagèmes joyeux vrais et faux, que vous découvrirez à la lecture. Vous apprendrez ce qu’est scientifiquement une mayonnaise ou ce don qui éveille le désir. Tout cela est royalement écrit… avec tact, jamais vulgaire ni obscène.
Pour jouer il faut être deux. Et Geneviève, tout en réserve, mets des garde fous, et rentre dans la partie. Parlent-ils « de l’amour ou de l’amour de l’amour » ? La belle idée de « partager un rêve », ou mieux « de construire le même rêve éveillé » !
« (…) Il m’est arrivé de penser à vous, je l’avoue, avec un agréable sentiment de confort, me sachant aimé et en même temps hors de portée. C’est vrai, j’ai peur de vous voir, et tout autant de me montrer. J’aime les avenues que vous ouvrez à l’imagination. Le plaisir, avec vous, tient de l’astuce, de l’ingéniosité (…) Amicalement Geneviève » le 24 août.
Sur une suggestion de la photographe, le génial Edouard envoie une vingtaine de cartes postales de Normandie, que Geneviève trouve à son retour d’un voyage en Italie, avec son « mari ». Elle répond en bloc, sur Ceylan, Fra Angelico, l’hippocampe, l’air, l’appareil génital masculin, Mme Bovary, l’axolotl et cætera ! Geneviève lui propose un cache-cache un jeu de piste dans Paris délirant, où il devra trouver ses lettres-réponses. D’autres personnages plus ou moins complices, interviennent… les rôles changent, qui va à la rencontre d’Édouard ? Geneviève ou une amie se faisant passer pour elle ? L’identité recto verso, pile face. Ne sommes-nous, qu’un ?
Qui est Édouard ? Se peut-il qu’il soit Jean-Luc, le mari ? C’est qui l’homme, c’est qui la femme ? C’est quoi ?
Cette histoire d’amour épistolaire se termine en musique, en danse, dans le rythme de l’amour ou du sexe, au choix intime du désir de la lectrice et du lecteur. Une amie de Geneviève change de prénom « Dorénavant, je t’appellerai ma petite libellule ».
… Début décembre… Geneviève et Édouard quittent la boîte de nuit là où les doigts timides s’enhardissent sur la peau. Ils abandonnent le pont sur le fleuve, là où les caresses deviennent intimes. Comme une féerie, « un feu d’artifice un orage fastueux une étoile filante, aussi fulgurante que vite évanouie », tous les deux font l’amour chez lui. Le 7 décembre Geneviève lui écrit une lettre. Pas une lettre de rupture. « Vous avez bien senti que nous formions une œuvre d’art plutôt qu’un couple raisonnable. Une composition savante, mais très loin du réel. On ne peut pas vivre aux nues… Souffrez que je revienne sur terre et continue mon petit bonhomme de chemin ». Ils ne se reverront pas. Ne s’écriront pas. Jamais plus jamais.
Beau texte, ce livre, jeu de l’amour et de la plume.
Elisa Brune est née en Belgique (1966). Elle est docteur en sciences de l’environnement et écrit pour plusieurs revues scientifiques.
Elle a publié notamment :
Pensées magiques-50 passages buissonniers vers la liberté (2013)
Fleur de Lotus, le 22 octobre 2013
Présentation et notes de Jean-Yves Drancy
Edts Albin Michel, mars 2014, avec le soutien de la fondation La Poste.
Ils se sont écrits pendant trente ans. Tous les deux Européens convaincus, pacifistes. L’un, fils de notaire, normalien avec Paul Claudel, professeur d’histoire, prix Nobel de littérature, amoureux de la culture allemande, de musique, d’opéra (il est titulaire de la première chaire de musicologie). L’autre, bourgeois Autrichien, né « côté élite », champion pour l’écriture de nouvelles, fin connaisseur de la littérature française, biographe, traducteur. Ces deux intellectuels, dont les pays sont en guerre, ne se haïssent pas. Les 310 lettres de ce premier volume sont empreintes d’humanisme, de paix, de fraternité, ce qui n’était pas de bon ton en 1914. Ils échangent sur fond d’une Europe bouleversée. Même si Zweig éprouve un fort sentiment patriotique la correspondance se poursuit, et se nourrit dans le respect, de leurs divergences.
Une centaine de lettres écrites en Allemand langue imposée par la censure autrichienne ont été traduites par Siegrun Barat. « Je suis plus fidèle à notre Europe, cher Stephan Zweig, et je ne dis adieu à aucun de mes amis ». L’un est à Vienne. L’autre plus âgé en Suisse. Zweig appelle R. Rolland « Mon cher maître ». De l’élève au maître. Aucun des deux n’est nationaliste. Ils sont visionnaires. Stephan Zweig écrit : « La tragédie juive ne fera que commencer avec la paix (…) Personne ne pourra l’empêcher ». R. Rolland écrit le 18 octobre 1918 « J’ai de la peine à écrire, en ce moment. Je suis étonné de sentir si peu de joie, aux approches de la paix (…) Les gouvernements ont des comptes à rendre à leurs peuples ; (…) Impossible d’arrêter mes regards au duel actuel, apparent, entre l’Allemagne et les alliés. (…) Je ne crois pas que les hommes de notre génération aient chance de trouver une paix durable ». 14-18 est pour eux « le suicide de l’Europe ». Ils ont recherché la paix « Au-dessus de la mêlée ». Plus tard, Romain Rolland rencontrera Mohandas Karamchand Gandhi, Rabindranath Tagore et Maxime Gorki. Entre Nietzsche et Tolstoï, la pensée de l’Inde et celle du communisme, l’écrivain rêve « d’un héros non violent qui cherche à tout comprendre pour tout aimer ». Il décède en 1944, dans un endroit qu’il chérissait : Vézelay.
Sources : FloriLettres Revue littéraire de la Fondation La Poste, fournie par Volubilis, Internet.
Fleur de Lotus 1er mai 2014

« LE DISCOURS DES ABSENTS », Gallimard 1998
« Lire les lettres, écrire les lettres : tel est le sujet de ce petit livre. Il s’agit d’amour et de séparation, de sentiments et d’artifice, de la distance et du murmure des choses mortes » Qui n’a pas sur une étagère une boîte à chaussures remplie de lettres, cartes postales ? Les reliras-tu ces mots, ces fleurs fanées ? Ont-ils encore un sens ? Ont-ils vieilli plus vite que toi? Arrives-tu encore à déchiffrer la signature, la date ? Sais-tu au moins qui a écrit ? Demain matin, en pantoufle, tu vas descendre, une petite clef à la main, voir si le miracle s’est accompli : une enveloppe a été déposée dans ta boîte aux lettres ! Tu as la lettre attendue dans tes mains, tu la poses, pourquoi n’oses-tu pas l’ouvrir ? Quand tu lui as écrit, dans la solitude, as-tu déposé des baisers sur l’enveloppe avant de la glisser dans la fente de la boîte jaune parsemée de tags ? « La lettre, écrit Hugo, c’est un baiser qu’on envoie par la poste ». Baiser de papier. Baisers manuscrits. Sur l’écran cela s'écrit « Baisers volés ». Derrière la lettre, pas d’écrivain, mais un être avec ses sentiments. Un matin inquiet. Il a écrit, affranchi, filé fissa à la Poste, avant la levée. Il devrait être heureux… de ce faux rapprochement. Il n’y a pas de grève du service public. Il n’a aucune nouvelle de son envoi. Quel est l’intrus(e) qui empêche, d’un coup d’ascenseur quatre étages, ou d’une volée de marches de récupérer la missive. Il cogite, le timbre était beau… N’as-tu point écrit pour forcer l’autre à t’aimer ? Ce destinataire l’aimes-tu, ou l’acte d’écrire te transporte-il vers le plaisir ? Est-ce l’être aimé ou les souvenirs qui te font prendre plume ? Quel statut a le lecteur lisant une correspondance qui ne lui était pas destinée ? Viole-t-il un secret ? Est-ce une forme d’intrusion chez l’autre ?
« Mon bien aimé, cette fois la lettre était là et j’ai couru avec dans la chambre ; mon cœur battait fort de sentir entre mes doigts ce morceau de papier que vous aviez touché avec les vôtres ; j’en ai été heureuse, quoiqu’il y ait de la tristesse dans les lettres : en réalité nos doigts ne se sont pas rencontrés. Je l’ai lue et relue mais ça ne vous a pas fait apparaître, pas même votre chatte ». Lundi 2 juin 1947 S. de Beauvoir à Nelson Algren (Un amour transatlantique Gallimard). La simplicité, dans les lettres est de mise : « Dites si les violettes sont arrivées. Voilà qu’il pleut. Je souffre un peu. Vous me manquez ». (Rilke). L’auteur de ce petit livre très riche, convoque des écrivains à travers les siècles, Diderot et sa correspondance avec Sophie Volland son amour son rêve éloigné, les liseuses de Vermeer aussi. « Comment, j’aime vous écrire ! c’est donc signe que j’aime votre absence : voilà qui est épouvantable ! » (Madame de Sévigné). Elle tient chronique, rédige des « billets quotidiens ». Aucun cadeau aux puissants aux pédants. La Marquise écrit sur tout, en continu, du gai au triste. Les correspondances se terminent par la mort, elle est quotidienne beaucoup plus présente que de nos jours. « On dit, rapporte la marquise dans une lettre de l’hiver 1861, que le cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu’il fallait honorer son agonie d’un prodige, et lui dirent qu’il paraissait une grande comète qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d’eux, et leur dit plaisamment que la comète lui faisait trop d’honneur. »
Arrivons à Gustave Flaubert en Orient. Départ en bateau octobre 1849. Deux ans d’absence. Il écrit à sa mère, la tendresse, la nostalgie, les souvenirs des lieux, des odeurs lointaines, l’envie de la revoir, et à Louis Bouilhet, le complice de tous les excès depuis les bancs de l’école, là il se lâche. Les longues pipes sur des tissus de soie, les courtisanes, les couleurs les épices les cascades de volubilis, les galops effrénés « l’oeil tendu vers le Sphinx qui grandit et sort de terre comme un chien qui se lève ». « Le merde aux directeurs des Postes laissé sur le mur d’un bâtiment public » A son retour Flaubert se mettra à « la littérature » . Il faudra attendre plusieurs années pour madame Bovary, Salambô.
Au fond de la tranchée, « ils écrivent à leur mère ». Jacques Vaché aussi. (1895-1919) « C’est très champêtre, et maintenant tout à fait inhabituel – des tanks paissent dans les champs, au lieu des vaches, voilà tout-, pourtant on meurt un peu plus souvent. » Il est dessinateur, admire Verlaine, a la haine du bourgeois, de l’armée, du bien-pensant. À l’hôpital de Nantes, blessé il rencontre André Breton, qui avait été séduit par « Ce jeune homme élégant au cheveux roux ». Au printemps 1918, à la première des Mamelles de Tirésias (Apollinaire) il monte sur scène, en uniforme anglais, une arme à la main, et menace de tirer sur la foule. Le surréalisme est né. Vaché va mourir. Rien ne vous tue un homme comme d’être obligé de représenter un pays, écrit-il à Breton. En janvier 1919, trois mois seulement après l’armistice, Jacques Vaché succombe à une dose mortelle de boulettes d’opium dans une chambre de l’hôtel de France, à Nantes. Il a vingt-cinq ans. Sa dernière lettre (adressée à A. Breton) le 19 décembre 1918: « Je m’en rapporte à vous pour préparer les voies de ce Dieu décevant, ricaneur un peu, et terrible en tout cas. Comme se sera drôle, voyez-vous, ce vrai ESPRIT NOUVEAU, qui se déchaîne ».
« Jeudi 31 août 1939. Mon cher amour, il est impossible qu’Hitler songe à entamer une guerre. C’est du bluff. Tu verras, nous aurons notre vie à nous cette année à Paris et nous irons faire du ski dans le beau chalet du Mont d’Arbois. » Lettre envoyée au Castor. Lui se trouve sur la frontière allemande à lâcher des ballons météo. Pendant dix mois, pas une canonnade. Alors il écrit ; il écrit, lettres, carnets, un roman (le premier volume, L’âge de raison, des Chemins de la liberté), une esquisse de L’Etre et le néant. Il n’a que cela à penser, à faire : commencer son œuvre. « Je pense que la question des consciences garde le pas sur les considérations sur la guerre. Il me semble que c’est un peu notre rôle de maintenir ce primat, au moment où les esprits sont surtout sensibles à l’anecdote et à la mis en scène. »
Prisonnier, « Le 10 décembre 1940, sur le papier de la Kriegsgefangenenpost, il écrit : je lis Heidegger et je ne me suis jamais senti aussi libre. »
L’auteur, né en 1958, est agrégé de Lettres modernes (ENS St-Cloud) Enseignant en collège, il a écrit de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Consultant pour Gallimard jeunesse, scénariste pour la télévision (Navarro, Commissaire Moulin). Auteur entre autres de Le rideau sur la nuit, La famille aux petits oignons, réédité en mai 2014, aventures autobiographiques où tous les frères s’appellent Jean-(?).
Fleur de Lotus été 2014

La correspondance entre la Princesse et Rilke dura 17 ans, de 1910 à la mort du poète (1926). Elle décide alors de « fixer » ses souvenirs, en y intercalant certains échanges épistolaires. « Au premier abord » elle le trouve « laid, même avec les plus beaux grands yeux du monde, des yeux de femme dans lesquels quand il rit en montrant toutes ses dents très blanches, il y a entre les cils touffus un étincellement inattendu de joyeuses malices enfantines ». Elle le nommera jusqu’à la fin « Séraphico », et l’invite dans ses nombreuses résidences en Europe, à Duino, alors en Autriche.
Au printemps 1910, il écrira pour sa mécène un de ses chefs-d’œuvre Les Élégies de Duino, l’Espagne, l’Italie… Dans son livre l’auteur peint Rilke et son mal à créer, donc à être. Il veut aller à l’essentiel, « au-dessus des choses humaines », toujours à « l’essence divine », toujours dans « l’extraordinaire », et en même temps : « J’ai un tel désir, et non seulement un désir physique de campagne, de forêts, de solitude… » Il se voit, abandonné de Dieu, découragé, se croyant sans inspiration aucune. « Mon cœur est sans voix à présent… pourquoi, pourquoi ? ». « Pardonnez-moi cette lettre lamentable, le cœur est une chose dont personne ne saurait prévenir les chemins, le mien marche loin en pèlerin. »
Quand un cœur solitaire est à la rencontre de Dieu, s’il n’est pas un ange mais un homme, que lui reste-il, sinon la mort annoncée ? Et Dieu qui souvent se tait ! « Je me demande si Dieu peut permettre qu’un oiseau ait le cœur si lourd, que ce cœur ne puisse trouver la force de soulever ses ailes. Je ne le pense pas, ou on devrait croire alors que ce n’était pas du tout un oiseau qui voulut essayer de voler et qui retomba . » Etait-ce un homme ? Si c’était un homme ? Sans relâche le poète angoissé retourne, sans cesse, à sa tâche de création. Comme le fait remarquer la Princesse, « Dieu serait-il jaloux du génie qu’il lui a donné, et qu’en revanche il lui demande sa vie ? » Au fil des mots de l’un ou de l’autre, Bergson, Tolstoï, Cézanne, Rodin, Valéry, les Pitoëff, Verhaeren, R. Rolland…. apparaissent… comme autant de témoignages sur la vie culturelle de l’époque, et sur l’acte de création. Il faut « Saluer le Gréco avec enthousiasme, Goya avec étonnement et Vélasquez aussi poliment que possible ». Peu importe que les choses d’art soient agréables à voir, à regarder, à entendre, « Il importe que dans tous ces arts ce ne soit jamais l’apparence qui décide, pas la soi-disant beauté, mais la vérité, la cause profonde intérieure, l’essence intime ensevelie. »
Il aime la solitude et la craint. Il est en mauvaise santé. Il est sombre comme « la Forêt noire ». Il est angoissé, amer. Il est « comme l’herbe sur laquelle la grêle vient de tomber ; je suis à terre, mais je dois me relever ; décrire le mois de mai est presque impossible, il y avait tant de choses, c’était toute une vie et encore la mienne… » Le printemps 1925 arrive avec une mauvaise grippe Elle le trouve affaibli. La Princesse elle aussi est malade. Elle est à Rome. Au Palais Borghèse. Le 28 décembre 1926, « L’après midi au retour d’une promenade en ville, on me remettait un télégramme qui m’annonçait que Rainer Maria Rilke était mort la veille. » Rilke était-il prisonnier de lui-même ?
La Princesse Marie de Thurn und Taxis (1855-1934), fait partie de ces grandes familles d’Europe au sang bleu. Sa famille a fait fortune dans l’exploitation depuis le XIII siècle de services postaux, et de brasseries.
Pour les amoureux : le volume de R.M. Rilke : « Correspondance avec Maria De La Tour et Taxis », Albin Michel 1960.
Fleur de Lotus, été 2014
Texte établi et annoté
par Estelle Gaudry et Jean-Yves Tadié,
NRF Gallimard 2013
Longtemps, il s’est couché de bonne heure. Certainement tôt le matin, à Paris, 102 boulevard Hausmann. Dans cet immeuble bourgeois, des lettres montent et descendent. Au 3ième étage, nous avons Madame Williams. Au deuxième étage le cabinet dentaire de son second mari, américain. Ce couple est-il heureux ? En dessous se situe l’appartement de Marcel Proust.
Vingt-trois lettres de l’écrivain adressées à sa voisine, et trois à son mari ont refait surface. Elles cheminaient soit par la poste, soit par Célestine Albaret la servante de Proust. De quoi parlent-elles ? De l’époque 1908-1916 ; des bombardements, des destructions, des deuils ; de Robert le frère de Marcel médecin sur la ligne de feu, des maladies, des nuisances. Elle, est une lectrice de Proust. Lui, s’enquiert, s’inquiète, de l’état de santé de sa voisine.
Tous deux sont solitaires. Sont-ils malheureux, ces deux-là ? Proust dans ses missives se plaint du bruit des travaux, de ceux du cabinet dentaire, jamais du son de la harpe quand la dame joue. Asthmatique, le corps douloureux, d’un caractère hypersensible, insomniaque -dormant le jour- il négocie par la plume des temps de silence. Ses lettres se veulent séduisantes. Elles sont parsemées d’excuses, pleines de retenue, de formules de politesse. Où s’arrête l’amitié, où commence l’intimité ? À l’ombre des mots, des phrases, comme à son habitude, le romancier glisse des fleurs, des roses… ce qui n’exclut pas l’envoi de réels bouquets.
Que pense le mari de cette correspondance ? L’écrivain et la femme se sont-ils aperçus longtemps, se sont-ils connus ? Aucun courrier n’est daté précisément. La dernière lettre connue porte la mention « 1915 ». Elle déménage le 31 mai 1919. Après son divorce elle épouse le pianiste, d’origine ukrainienne, Alexander Braïlowski. Elle se suicide en 1931. De plus en plus enfermé dans sa chambre et dans lui-même, victime d’une grippe, d’une bronchite, d’un abcès au poumon, refusant toute thérapeutique, excepté les fumigations le lait chaud le café la bière glacée, Marcel Proust meurt au beau milieu de l’après-midi du samedi 18 novembre 1922. À ce jour aucun écrit de Marie Williams à Marcel Proust n’a été retrouvé. Ont-ils été détruits…. Par qui ?
« C’est toujours un bien grand plaisir pour moi de recevoir une lettre de vous. La dernière m’a été particulièrement douce en ces heures terribles où on tremble pour tous ceux qu’on aime, et je n’entends pas par là seulement ceux qu’on connaît. Il est pourtant permis sans trop d’égoïsme d’avoir des inquiétudes privilégiées, et le sort de mon frère (…) » octobre 1914 ?
Fin 1914 ? « Ma solitude est devenue encore plus profonde, et je ne sais du soleil que ce que m’en dit votre lettre. Aussi a-t-elle été une messagère bénie, et contrairement au proverbe, cette seule hirondelle m’a fait tout un printemps. Permettez-moi de vous en remercier, Madame, de tout mon cœur et en vous demandant de me rappeler au souvenir du Docteur, de mettre à vos pieds mes respectueux hommages ».
Avril 1915 « j’avais commandé pour vous ces fleurs et je suis désespéré qu’elles arrivent un jour où contre toute prévision je me sens si mal que je voudrais vous demander le silence pour demain samedi. Or cette prière n’étant nullement conjuguée avec les fleurs, leur faisant perdre tout leur parfum d’hommage désintéressé les hérissant de vilaines épines, j’aime encore mieux ne pas vous demander ce silence ».
Peu avant le 26 février 1916 « Pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore remerciée : c’est moi qui ai reçu de merveilleuses roses décrites par vous au « parfum impérissable » mais varié qui fait se succéder, dans les évocations du vrai poète que vous êtes, toutes les heures du jour, l’infiltration de l’arôme dans le clair obscur agatisé des « Intérieurs » ou son expansion dans l’atmosphère fluente et diluée des jardins. Seulement… j’ai été tellement malade dans mon lit que je n’ai pas quitté (…) que je n’ai pas pu vous écrire 5…) Merci encore Madame des merveilleuses pages empourprées d’une odeur de roses Votre bien respectueux Marcel Proust » ».

Édition établie et annotée
par Jean-Marc Quaranta
Préface de Jean-Yves Tadié.
NRF Gallimard, septembre 2016
Le décor : l’année 1920, deux ans avant la mort de l’écrivain le 18 novembre 1922. Marcel Proust est l’aîné. Dans sa chambre faiblement éclairée, tapissée de liège, il se sait souffrant, avec « un cerveau malade rebelle », « au bord du tombeau » Le jeune Pierre de Polignac devient par son mariage prince Pierre de Monaco, duc de Valentinois. À la fin de juillet et au début de l’automne, Marcel Proust écrit quatre lettres et un télégramme au duc. En quelques lignes Proust passe d’une amitié à une profonde brouille. Que représente pour Proust l’amitié ? De la séduction ? Une emprise sur l’autre que l’on cherche à posséder ? Je vous aime, je vous conseille pour que vous deveniez écrivain, je t’envahis, je te dévore. Et vous, que faîtes vous pour moi ? Proust passe rapidement de l’offenseur à l’offensé. L’amitié comme un jeu. Le désir de plaire à tout prix amène l’autre au déplaisir.
« On n’entre jamais chez moi que quand je sonne, afin de me laisser dormir après mes crises. Or vous m’aviez bien dit je tâcherai d’arranger quelque chose pour mardi, et si j’avais pu supposer que vous le fissiez, je me serais fait éveiller à temps. Mais j’ai attendu vainement votre lettre. Le mardi je me tins éveillé toute la matinée, dans l’espoir fort improbable qu’il en viendrait.une. Et comme à deux heures rien n’était venu, au lieu de me lever, je mis à mes fumigations »
« Je n’ai pas reçu de mot de vous et m’inquiète de voir que vous répondiez à tant d’amitié par si peu »
« J’ai négligé toute correspondance pour ces derniers mots. Je dis les derniers car vous dites vous-même, relations interrompues, ce qui équivaut à rompues, car eût-on le désir de les reprendre, qu’il n’y aurait aucune raison pour que vous ne les rompiez à nouveau, n’ayant eu aucun motif cet été, même aucun allégué par vous ».
Une des raisons invoquées à cette rupture serait la non-réponse du duc à une demande de Proust pour une souscription d’une publication de luxe d’« A l’ombre des jeunes filles en fleurs ». En même temps Proust propose au duc de le rembourser… Ce silence blesse Marcel Proust. Il se sent désaimé. Le romancier intégrera dans du « Côté de Guermantes » le personnage du duc sous un autre nom –le comte de Nassau- il ne donne pas à ce prince de Luxembourg un rôle valorisant.
Existe-il d’autres raisons ? Jean-Marc Quaranta, dans sa brillante postface «Marcel Proust et Pierre de Monaco, Anatomie d’une brouille » mène avec brio l’enquête, en convoquant d’autres échanges épistolaires, l’abbé Mugnier, Céleste Albaret. L’ecclésiastique relate dans son journal un entretien avec le prince Pierre de Monaco « Il m’a raconté les plis cachetés dont il était assailli jusqu’à la villa d’Este pendant son voyage de noces ». La servante de Marcel Proust affirme que l’écrivain ne supportait pas que le comte Pierre de Polignac se soit marié avec la fille naturelle du prince Louis de Monaco. J-M Quaranta s’essaye à démêler le vrai du faux. La solution n’est-elle pas dans le caractère torturé de Proust ? Pouvoir et amitié ne font pas bon beau ménage.
Pour l’écrivain la littérature est le sommet le but de la vie, de l’art. Peut-être, seule la littérature est-elle digne d’amour.
Fleur de Lotus, le 17 janvier 2017

Finitude, 2014
préface de Marie Dupin
Qui n’a pas lu dans sa jeunesse un roman de Jack London ? Avec l’écho de nos souvenirs, cette correspondance est surprenante. Elle est écrite depuis Honolulu, les îles Salomon, Quito, la Californie, entre 1905 et le 21 novembre 1916. Ces lettres sont tellement haineuses qu’elles donnent l’impression d’avoir été écrite par un mari à son ex-épouse, alors qu’elles sont d’un papa à ses deux filles âgées d’à peine 12 ans.
Entre le père écrivain-voyageur et ses deux enfants, se creuse au fil des missives un fossé d’incompréhensions. Par-dessus ses enfants Jack London règle des comptes avec Bess Maddern sa première épouse. Le lendemain de la dernière lettre, alcoolique, l’aventurier meurt, le sang empoisonné, à 40 ans. « Je ne perdrais pas mes jours à essayer de prolonger ma vie, je veux brûler tout le temps ».
Joan la fille aînée suit les traces de son père : militante, socialiste, brillante conférencière, elle fait vivre ses idées et son œuvre. Elle correspond en 1930 avec Lev Davidovitch Bronstein (Léon Trotski). Elle meurt en 1971.
Sa sœur Becky, moins médiatique, va vivre chez sa mère, même une fois mariée. Au décès de sa sœur, elle sort de sa réserve, et donne une version plus douce des relations entre l’écrivain et ses enfants. Elle disparaît en 1992.
Revenons à la naissance de Jack London. Il n’a jamais connu son père. Sa mère, Flora, pas très maternelle, se remarie avec John London qui donne son nom au futur écrivain. La fille aînée de John, Eliza, s’occupe de Jack. C’est la pauvreté dans la famille. Jack travaille très jeune. Aidé par Eliza, il se réfugie dans les livres de la bibliothèque de la ville.
À 17 ans, Eliza fuit la maison, et se marie avec un capitaine de 60 ans. La mère, Flora refuse que Jack poursuive ses études. Il enchaîne les petits boulots, économise sou par sou, et s’inscrit au lycée…. À ses deux demandes en mariage il essuie deux refus. Vexé il se sent rejeté. Un éditeur accepte son premier roman.
Le lendemain du deuxième refus de convoler, il demande en mariage Bess Maddern. Trois jours plus tard, les voilà mariés le 7 avril 1900. Il veut à tout prix des garçons. Ce sera une fille, Joan, en janvier 1901. Le couple se fissure. Une deuxième fille naît (Becky). Il s’en va. En juillet 1903 il tombe amoureux d’une femme qui lui ressemble, sportive, militante, Chirmian Kittredge.
Bess lui en voudra à mort, et les relations dégénèrent entre le père d’un côté, la mère et les deux filles de l’autre. Dans toutes ses lettres haineuses, qui sont des règlements de comptes, il est question d’argent, de pensions, d’emprunts. Il corrige sèchement les fautes d’orthographe de ses filles, les conseille pour les vêtements, la fourrure, l’anglais. Il se veut et il est le plus fort, ne reconnaît que les forts. « Tu sais, Joan, quant ton père t’affirme qu’il est un des plus importants écrivains du monde, ne crois pas qu’il se vante. Il te le signale pour te montrer qu’il a réussi là où les professeurs d’anglais ont échoué. Il te le signale pour te prouver qu’il sait où se trouve le succès littéraire, et où est l’échec, ce que les professeurs d’anglais ne savent pas ».
Plus il attaque la mère, plus Joan la défend. Se rend-il compte qu’il écrit à de jeunes enfants, et non à un adulte ? Il ne peut les rencontrer qu’en passant par la mère. Il est dans un éloignement affectif. Il ne comprend pas ou n’accepte pas, qu’à 12 ans, on reste attaché à sa mère. Lettres d’une belle écriture, violente, implacable vis-à-vis de la mère, et en même temps affectueuse et pleine d’amour pour Joan et Becky.
« (…) Quand tu dis, ta mère a tout porté sur ses épaules durant les douze premières années, tu me montres que tu te fais des idées. Alors s’il te plaît, ouvre ton esprit et diffère ton jugement sur ton Papa. Une chose encore, s’il te plait ne manque pas de montrer cette lettre à ta mère. Tu trouveras ci-joint un chèque pour les trente euros demandés, Ton Papa qui t’aime » (…) « Je suis ton père. Je t’ai nourrie, t’ai vêtue et je t’ai logée et aimée depuis l’instant où tu as émis ton premier souffle. J’ai tout un cœur de père plein d’amour pour toi. Qu’as-tu fait pour moi depuis que tu es née ? Que ressens-tu pour moi ? Suis-je simplement un ticket repas ? (…) Tu pourras toujours faire payer ces erreurs dans ta formation, celles qui te racorniront, te donneront l’air pincé d’une personne insignifiante, tu pourras toujours en rendre responsable la conduite de la mère, car ta mère est si mesquine, si primitive, si fruste qu’elle se complait dans sa haine féminine pour une femme qui lui est supérieure au point de voir son visage déformé par la passion dès qu’elle en parle ».
Fleur de Lotus, le 5 août 2016


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